La fuite dans la forêt

Je reprends, beaucoup trop longtemps après, ma série d’articles sur les princesses. J’ai parlé de princesses qui attendent passivement le prince charmant. Heureusement, il y a des princesses qui prennent leur destin en main. Et même dans les contes traditionnels, Pierre Péju tempère l’immobilité féminine dans La petite fille dans la forêt des contes (Robert Laffont, 1981), rappelant l’espace de liberté ménagé par la fuite de Blanche-Neige :

« Cette parenthèse forestière ou marginale est présente dans presque tous les contes, et c’est dans ce laps de temps que la petite fille est vraiment elle-même, autonome et aventurière. […] Le conte […] ne pouvait que parler de cette attitude active et marginale des filles qui, refusées ou écrasées, ouvrent ­momentanément d’autres voies. Seulement voilà, la plupart des contes traditionnels ferment, en s’achevant, tout ce qu’ils ont ouvert (ou laissé entendre) afin que tout rentre dans l’ordre. Ils montrent l’échappée de la petite fille, et ils décrivent aussi comment elle est piégée, reprise, réinstallée, en un mot faite reine ! »

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(Blanche neige par Josephine Poole et Angela Barret, kaléidoscope 2003, 1e édition 1991)

Je n’ai pas lu son livre, seulement des articles ou des extraits. Vous pouvez retrouver son analyse des princesses dans les contes dans la seconde partie de cet article.

Il est vrai que de nombreux contes de fées accordent à la future princesse un moment loin des règles sociales, le plus souvent dans la forêt et que cette fuite leur permet d’échapper à un destin tragique.

elle (la princesse) est aussi le signe le plus sûr d’une échappée ou d’une dérobade. L’esquisse d’un renoncement possible aux effets sociaux de sa propre beauté : elle s’enlaidit, se couvre de suie, se transforme en bête, s’enfonce dans les bois. (source)

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(illustration de Franz Juttner, 1905)

Cependant alors que Piere Péju semble décrire toute la période d’éloignement du château, de la cour et de la position de princesse comme un moment d’autonomie et de liberté, c’est loin d’être le cas. Rappelons que quand Blanche-Neige se sauve dans la forêt et se retrouve… à faire la bonne pour sept nains. Et reste cloitrée dans leur maison. On a vu mieux comme période de liberté !

« Veux-tu faire notre ménage, les lits, la cuisine, coudre, laver, tricoter ? En ce cas, nous te garderons avec nous et tu ne manqueras de rien. »

Blanche-Neige leur promit tout ce qu’ils désiraient et resta chez eux. Elle vaquait aux soins du ménage. Le matin, les nains s’en allaient pour chercher dans les montagnes de l’airain et de l’or ; le soir, ils rentraient au logis, où le diner devait se trouver prêt.

(Jacob et Wilhelm Grimm, Blanche-Neige)

Le sort de Peau d’âne n’est pas plus enviable :

L’Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse ;
À tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place.
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;
Enfin elle arriva dans une Métairie
Où la Fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler
La contredire et la railler ;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos ;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

(Perrault, Peau d’âne)

Si je rejoins Pierre Péju quand il dit « Emblème également du féminin vierge, énergique et sauvage, le conte nous dit qu’elle doit être au plus vite conjugalisée et « maternisée » (un jour, son Prince, forcément va venir ! Et ils auront beaucoup d’enfants…) », je suis moins certaine qu’aller faire la vaisselle soit une vraie échappée ^^

Je vous laisse retrouver les différents articles déjà publiés sur les princesses ici, et j’espère revenir dans moins de six mois pour vous parler baiser du prince charmant, coup de foudre et mariage !

 

Les liens du moment (4 janvier 2017)

Oups, ça fait 9 mois que je ne suis pas venue ici… Pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque. C’est le temps. Les quelques mois qui viennent de s’écouler n’ont pas été de tout repos et j’ai été occupée par d’autres projets et par mes enfants. Je ne perds cependant pas espoir de réussir à reposter régulièrement ici ! Je reprends avec une petite revue de presse/de blogs. Je vous donne ainsi de la lecture ailleurs à défaut d’en proposer suffisamment ici !

Littérature jeunesse

Un nouveau blog très chouette, les livres de Mumu. La maman de Muriel, petite fille métisse, « cherche continuellement une littérature jeunesse plus diversifiée et débarrassée des clichés de genre. Je pense que nos enfants méritent des livres, des films, des produits culturels dédiés plus riches et plus proches des réalités d’aujourd’hui et de ce qu’ils vivent. » Elle est également active sur twitter.

Le placard sous l’escalier ou PlacardProject est un séminaire organisé par des étudiants de l’ENS : « Genres, sexualités et identités queer dans les productions culturelles pour la jeunesse (1945-2015) ». Deux séances sont encore à venir. On trouve un blog, un compte twitter et une page facebook. Il y a un LT de chaque séance sur twitter et des enregistrements des séances devraient être bientôt disponibles. J’ai pu assister pour le moment à deux séances et je n’ai pas été complètement convaincue, sans doute parce que mon point de vue était trop différent de celui des intervenants, étudiants ou chercheurs mais pas professionnels du livre.

Seize livres pour combattre les stéréotypes dans les contes de fées, où l’on découvre que Madame Figaro peut faire une belle sélection de livres antisexistes.

Une analyse de la répartition fille/garçon dans le magazine « les belles histoires » qui souligne la sur-représentation des garçons et qui est l’occasion d’une réflexion plus globale très intéressante sur la représentation dans la littérature jeunesse.

Un « guide à l’usage des auteurs qui écrivent des livres sexistes (mais qui ne le font pas exprès) » qui souligne les « pièges » dans lesquels les auteurs tombent trop souvent (« Vos personnages féminins sont décrits avant tout par leurs attributs physiques »,  » Vous avez le syndrome de la Shtroumpfette »). S’il ne parle pas spécifiquement de littérature jeunesse, les conseils et analyses marchent aussi pour ce secteur !

Vous voulez découvrir des femmes qui ont contribué à changer le monde ? Allez voir ces femmes incroyables qui ont changé le monde de Kate Pankhurst (pour les petits) ou l’ABCD…Z des héroïnes de Marylin Degrenne et Florette Benoit (pour les plus grands).

Sur le bog des Vendredis Intellos, Philippe Aim dénonce le sexisme d’un extrait de  documentaire récemment paru à l’école des loisirs, Le mystère de la vie de Jan Paul Schutten et Floor Rieder. Suite à cet article, une analyse de l’ensemble du livre a été publié sur le blog LU cie & co.

Anne GE propose sur son blog Women and fiction un article passionnant consacré à l’étiquette « féminine » en littérature : lectures de filles, écriture de filles. « Les lectures féminines ne doivent donc être appréhendées uniquement à partir de raisonnements de type « les filles préfèrent [tels livres]… » mais comme des pratiques culturelles complexes; du point de vue, certes, de leur contenu formel et thématique, mais surtout du point de vue de leur intégration à l’économie du livre (leur marketing) et à des pratiques culturelles socialement construites. »  De manière générale, je vous recommande vivement ce blog, qui s’intéresse aux liens entre genre et expérience de lecture.

Cité dans l’article précédent, une étude de Christine Détrez et Fanny Renard : « Avoir bon genre ? : les lectures à l’adolescence sur les pratiques de lecture des adolescents selon leur genre.  Ainsi que, de Christine Détrez et Mohamed Dendani, « lectures de filles, lectures de garçons en classe de troisième« .

Filles d’album, les représentations du féminin, une conférence de Nelly Chabrol-Gagne au salon du livre jeunesse de Namur en 2011 :

Je rappelle au passage que c’est également le titre d’un livre qu’elle a publié à l’atelier du poisson soluble et que c’est ce livre qui a donné son nom à mon blog.

 

Education, genre et féminisme

Je n’ai même pas pris le temps de vous parler ici de mon nouveau projet ! Voilà Maternités Féministes et @MereFeministe, le blog et le compte twitter d’un groupe de mères féministes dont je fais partie qui réfléchit à la maternité et à l’éducation d’un point de vue féministe, mais surtout d’un point de vue très concret, sur la manière de faire au quotidien, nos réussites mais aussi nos difficultés ou nos échecs. Pour en savoir plus, allez lire ce très beau texte, le manifeste du projet.

 

J’espère revenir très vite ! En attendant, n’hésitez pas à fureter dans la page Analyse des représentations genrées ou à me suivre sur twitter où je suis beaucoup plus active !

Les liens du moment (4 avril 2016)

Litterature jeunesse

Une super sélection par Kaleidoscope Quebec de livres jeunesse pour un monde égalitaire. Cette sélection, qui a pour sous-titre « Osez un monde inclusif où chaque enfant peut être lui-même » comporte les catégories suivantes : égalité des sexes, affirmation de soi, diversité corporelle, diversité culturelle, diversité familiale, diversité fonctionnelle (aborde la notion de handicap), diversité de sexe et de genre, société. Elle rejoint ma liste de bibliographies.

Construire son identité de garçon : les représentations de la masculinité dans la littérature de jeunesse par Anne-Marie Dionne.

Des histoires de princesses (qui ont autre chose à faire que d’attendre le Prince charmant) chez Une femme et des livres (en attendant la suite de ma série sur les princesses, à laquelle je me remets dès que je trouve un peu de temps pour le faire).

Des livres pour enfants sur l’identité de genre, la transidentité : un article de Bob et Jean-Michel à propos de deux livres publiés au Rouergue et une vidéo de Princesse, la chaîne d’un autre genre.

Actualitté présente la maison d’édition Goater qui propose des livres contre les stéréotypes. 

Je vous ai déjà parlé des Culottées de Peneloppe Bagieu, j’ai particulièrement apprécié le portrait de Tove Jansson, créatrice des Moumines, d’autant plus, que, pleine de stéréotypes moi-mêmes, j’étais jusque là persuadée que c’était un homme.

Un article de la Nébuleuse sur le chouette Riposte de Jessie Magana.

Les livres jeunesse qui me font de l’oeil :

Elisabeth Brami et Estelle-Billon Spagnol publient chez Talents Hauts la déclaration des droits des mamans et la déclaration des droits des papas.

Je suis une fille de Tasmeen Ismail (éditions Milan, 2015) :

je suis une fille

 

Ca ne concerne pas spécifiquement la jeunesse, mais l’édition en général, un article de Diglee sur la grossophobie et le problème du modèle unique dans le monde de l’image.

 

Education et genre

La blogueuse féministe Olympe prépare un web documentaire pour décrypter comment les enfants apprennent à se comporter selon leur genre, de la conception jusqu’au choix d’un métier, intitulé l’école du genre. Le documentaire n’est pas encore en ligne, mais on peut déjà suivre sa page Facebook et en découvrir des extraits.

Stereotips, un blog de mamans féministes contre les stéréotypes de genre et les clichés sexistes.

Que se passe-t-il quand on demande à des enfants de dessiner quelqu’un qui serait pompier, chirurgien, ou pilote de l’armée ? Ils imaginent des hommes dans plus de 90% des cas.

Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur, les statistiques 2016 de l’éducation nationale qui « renseigne sur la réussite comparée des filles et des garçons depuis l’école jusqu’à l’entrée dans la vie active. Elle met en évidence des différences selon les sexes en matière de parcours et de réussite des jeunes, de choix d’orientation et de poursuite d’études entre filles et garçons, qui auront des incidences ultérieures sur l’insertion dans l’emploi ainsi que sur les inégalités professionnelles et salariales entre les femmes et les hommes. »

Un Mooc pour se former à l’égalité femmes/hommes (merci Carpediem)

Bonne lecture ! Vous pouvez retrouver des liens intéressants plus régulièrement sur la page facebook du blog et sur twitter. 

Ni poupées ni super-héros !

Aujourd’hui, je vais vous parler de rien de moins que d’un « premier manifeste antisexiste ». C’est le sous-titre de Ni poupées ni super-héros ! de Delphine Beauvois et Claire Cantais édité par la ville brûle (2015).

ni poupée ni super héros

« Les filles… les garçons… c’est comme ça… et pas autrement !

Non mais ça va pas la tête !? »

Cet album dit donc non aux clichés et va déconstruire les stéréotypes qu’on impose aux petites filles ou aux petits garçons. Ici, pas de narration, mais des enfants qui parlent à la première personne et qui affirment qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, d’aimer ce qu’ils veulent, de vivre comme ils le souhaitent !

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De nombreux stéréotypes sont abordés : les jeux et activités « de filles » ou « de garçons », l’idée que les garçons ont le droit d’être sensibles et d’exprimer leurs sentiments, que les filles peuvent être aventurières, que chacun doit avoir le même espace pour s’exprimer, que les filles ne doivent pas être jugées sur leur physique, etc.

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Un livre qui est donc très complet et surtout ouvre la porte à de nombreuses discussions, à des échanges entre parents et enfants mais aussi entre enfants, comme Chlop le raconte ici.

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Et puis il y a les magnifiques collages de Claire Cantais : aplats de couleurs, motifs, et les yeux, nez et bouches d’enfants réels qui complètent les visages. Enfants de différentes couleurs de peau, ce qui n’est pas un détail !

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Ce qui m’a plu, aussi,ce sont les références féministes qu’on y trouve : portraits de Rosie la  riveteuse, de Simone de Beauvoir, de Louise Michel ou d’Angela Davis, slogans et symboles féministes… Même si les enfants n’auront bien sûr toutes les références, certaines sont explicités en fin d’ouvrage, dans une page « documentaire » et j’aime le principe d’intégrer l’objectif d’une éducation antisexiste dans le combat féministe passé, puisqu’il en découle logiquement.

Delphine Beauvois et Claire Cantais avaient d’abord publié, en 2013, on n’est pas des poupées, mon premier manifeste féministe. J’avais adoré la couverture et l’emploi assumé du mot féministe, qu’on trouve rarement en littérature jeunesse, même dans les livres qui abordent les stéréotypes de genre. Puis l’année suivante, elles ont publié on n’est pas des super héros, mon premier manifeste antisexiste. Le premier portait donc sur les stéréotypes pesant sur les filles, e second sur les stéréotypes pesant sur les garçons (et non pas le premier s’adressant aux filles, le second aux garçons).

Les contenus des deux ouvrages ont été mêlés dans cette nouvelle édition et à mes yeux c’est une réussite.

L’auteure, l’illustratrice et l’éditrice ont répondu à une interview expliquant ce projet sur le blog la Mare aux Mots et c’est passionnant. Vous pouvez aussi retrouver des articles sur ces livres chez Chlop, sur la Mare aux mots (on n’est pas des poupées et on n’est pas des super-héros), dans le tiroir à histoires, dans la soupe de l’espace

Ces trois albums ont lancé la collection « jamais trop tôt » des éditions La Ville Brûle, qui publie essentiellement des essais pour adultes. Dans la continuité de leur ligne éditoriale, ils ont fait le choix de ne pas raconter d’histoires mais de publier « des albums-manifestes qui ne tournent pas autour du pot pour dire qui l’on est, pour dire ce que l’on veut (et ce que l’on ne veut pas), pour le dire haut et fort, sans clichés ni périphrases mais avec beaucoup de fantaisie ».  Je présente aujourd’hui un autre de leurs livres sur le blog des vendredis intellos, on n’est pas si différents ! qui parle du handicap. Et leur dernier album, On n’est pas des moutons, insiste sur l’importance de penser par soi-même, d’être unique.

Inspirée par Ni poupées, ni super-héros, Claire Cantais a créé un cahier d’activité, mon super cahier d’activités antisexistes.

super cahier d'activités antisexistes

On y trouve des labyrinthes, des dessins, des collages, un jeu de l’oie, des histoires à créer, des masques…

Un cahier très riche, donc, et surtout très beau puisqu’on retrouve les illustrations de Claire Cantais, que le papier est épais, que les activités sont variées… Mais il nécessite parfois d’être accompagné par un adulte, puisque certains textes sont ouvertement là pour ouvrir un échange.

Et on termine avec un slogan féministe que j’aime beaucoup :

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Alors, vous avez trouvé ?

Chambre rose pour les filles, bleue pour les garçons (Vive les stéréotypes, 17)

Ca faisait un moment que je n’avais pas publié dans cette catégorie, mais ça me fait du bien, parfois, de partager mes énervements avec vous. Y’a pas de raison que je sois la seule à me mettre en colère !

Aujourd’hui, donc, la chambre de la fille de Perceval Barrier & Mathieu Sylvander (Ecole des loisirs, 2015).

chambre de la fille

Madame Souris a décidé qu’elle aurait 2 enfants, une fille et un garçon. Elle a aménagé deux chambres en conséquence, une bleue pour le garçon et une rose pour la fille, hein, histoire de bien enfoncer le clou des stéréotypes.

Mais quand arrive un deuxième fils…

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Et on va enfoncer le clou des clichés jusqu’au bout. Monsieur qui fait du bricolage dans la chambre bleue des garçons qui jouent au ballon…

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…pendant que Madame pleurniche dans une chambre de fille forcément rose avec des poupées et des fleurs. IMG_2533

Je pense que je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi une telle prolifération de stéréotypes m’exaspère.

Pour finir, Madame Souris finit par avoir sa fille même si ce n’est pas exactement la petite fille qu’elle attendait. Et tout est bien qui finit bien la fille dans la chambre rose pour fille et les garçons dans la chambre bleue pour garçon, histoire de ne surtout bousculer aucun cliché.

Quand au message « il faut forcément avoir des enfants des deux sexes pour être heureux », il m’agace profondément.

Je suis d’autant plus déçue que j’avais beaucoup aimé l’humour grinçant de ces deux auteurs dans leur précédent livre, trois contes cruels.

Maman peint, papa fait la cuisine (on progresse, 11)

Comme la semaine dernière, un album qui n’a absolument pas pour sujet le sexisme ou l’antisexisme, mais qui au passage bouscule les stéréotypes.

Elsa Valentin et Ilya Green, Bou et les 3 zours (l’Atelier du poisson soluble, 2008).

J’en ai déjà parlé, le tablier est dans les albums jeunesse un attribut de la mère. Mais ici, c’est le père qui fait la cuisine pendant que la mère peint.

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Nous, on laisse les parents à la maison et on suit la petite Bou dans ses aventures, mais cette remise en cause des stéréotypes reste dans un coin de notre tête…

Je présente cet album (qui est un gros coup de coeur) sur la licorne et ses bouquins.

La princesse et le dragon

J’ai cité dans l‘article sur les princesses qui partent à l’aventure la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (Talents Hauts, 2005).

princesse et le dragon

Au début de l’histoire, une princesse somptueusement vêtue s’apprête à épouser Ronald, son prince. Mais arrive un dragon, qui brûle le château et les vêtements de la princesse et kidnappe Ronald. Mais la princesse, attrapant la première chose qu’elle trouve pour se couvrir, un sac en papier, décide de poursuivre le dragon et de sauver Ronald…

La princesse est très maligne. Elle va utiliser l’orgueil du dragon pour l’épuiser et ainsi pouvoir délivrer le prince. Elle le pousse par exemple à utiliser toute sa réserve de feu pour l’impressionner :

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On a donc ici l’image d’une princesse qui mène l’action, qui est intelligente et fait preuve de ruse, qui se montre en colère dans l’illustration (sentiment rare chez les princesses !), qui est capable de sauver le prince et qui ne prête pas attention à son apparence. Et c’est le prince qui attend à la fenêtre :

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Pourtant quand elle délivre le prince, la seule chose qu’il trouve à dire, ce sont des reproches, qui rappellent l’obligation pour les princesses d’être belles mais aussi de prêter attention à leur apparence :

« Elisabeth ! Mais… tu es dans un état lamentable ! Tu sens la fumée, tes cheveux sont emmêlés… Et regarde ta robe : un vieux sac en papier ! Reviens quand tu seras habillée comme une véritable princesse »

Mais notre héroïne est loin de se laisser déstabiliser. La fin de l’album est donc particulièrement jubilatoire. Elle lui répond :

« Ronald, dit Elisabeth, tu es très élégant et parfaitement bien coiffé. Tu ressembles à un véritable prince, mais tu n’es qu’un gros nul. »

Et l’album se referme sur une princesse dansant, seule, dans sa robe en papier et les cheveux ébouriffés, sur fond de soleil couchant :

« Et finalement, ils ne se marièrent pas »

Réjouissant, non ?

On a donc ici une remise en cause à la fois de la princesse potiche qui attend d’être sauvée, de la princesse qui doit non seulement être belle mais aussi richement vêtue et soignée et bien sûr de la fin traditionnelle du conte de fée « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », donc je vous reparle très vite !

Le tout dans un album très agréable à lire, vivant et drôle.

Robert Munsch et Michael Martchenko ont publié dès 1980 ce titre qui est devenu un classique dans le monde anglo-saxon. Il a été traduit et publié en France en 2005 : c’est un des premiers albums publié par Talents Hauts, une maison d’édition qui publie des albums qui a pour objectif de publier des livres « percutants, forts, drôles, qui bousculent les idées reçues », et en particulier qui luttent contre le sexisme.

Les liens du moment (30 janvier 2016)

Littérature jeunesse

Sexisme : où trouver des livres pour enfants sans stéréotypes ?. Je ne pensais pas trouver un article de ce genre sur Atlantico, mais je l’ai trouvé chouette, et, un peu d’autopromo, il cite ce blog.

Je ne suis pas la seule à parler de princesses ! Sur Madmoizelle, Lucie Kosmala nous présente cinq livres avec des princesses qui changent des demoiselles en détresse.

Cela ne concerne seulement l’antisexisme, mais aussi la diversité ethnique dans les livres pour enfants, deux thématiques aussi importantes et qui se rejoignent : une petite fille de 11 ans, rejointe par deux amies, a créé le projet #1000blackgirlbooks qui a pour but de réunir 1000 livres jeunesse où l’héroïne serait une petite fille noire. Le projet est parti de Jamaïque mais la question est soulevée dans le monde anglo-saxon.

Dessins animés

Deux linguistes ont étudié la prise de paroles des hommes et des femmes dans des dessins animés disney avec des princesses. Une conclusion : ce sont les hommes qui ont l’essentiel de la parole. Plusieurs articles sur le sujet : les nouvelles news (abonné), slate, Actualitté, l’express.  J’avais réuni quelques ressources sur les représentations genrées dans les dessins animés disney ici.

Jouets, marketing genré

Toujours sur les princesses, dans Princesses et chevaliers : l’héritage de trop ? , Mi-kids mi-raisin parle stéréotypes, marketing genré, et rend « un hommage aux héroïnes d’hier et aujourd’hui qui, avec ou sans homme à leur bras, ont su paver un chemin différent dans notre imaginaire collectif archaïque »

Beaucoup l’ont remarqué : le personnage de Rey est peu présent dans les produits dérivés du dernier Star Wars. Elle disparait parfois complètement de certains packs de figurines. L’argument ? « Les garçons ne veulent pas de produits avec un personnage féminin. » Pourtant, la demande est forte, de la part de filles (qui oui, sont fan de star wars) comme de garçons. Un article de libération sur le sujet.

Des barbies rondes (mais pas trop quand même), grandes, petites, de toutes les couleurs… Mattel sort une nouvelle gamme de poupées. Et Lego propose désormais un personnage en fauteuil roulant. On va peu à peu vers plus de diversité…

Marre du rose, une campagne contre le marketing genré au moment de Noël par Osez le féminisme et les chiennes de garde.

Certains magasins s’engagent contre le marketing genré. C’est le cas des magasins U qui ont fait une pub antisexiste au moment de Noël. Cela mérite réflexion quant à l’antisexisme utilisé comme argument marketing, mais c’est une initiative à souligner !

Féminisme

Sur son blog, Crêpe Georgette publie des interview de féministes. Elle explique en introduction : « Beaucoup ont tendance à voir les féministes comme un groupe monolithique, dont les membres seraient interchangeables. Le féminisme est, plus que jamais, riche de personnalités très diverses. J’ai donc décidé d’interviewer des femmes féministes ; j’en connais certaines, beaucoup me sont inconnues. Je suis parfois d’accord avec elles, parfois non. Mon féminisme ressemble parfois au leur, parfois non.
Toutes sont féministes et toutes connaissent des parcours féministes très différents. Ces interviews sont simplement là pour montrer la richesse et la variété des féminismes. » Il y a actuellement 32 interview, 32 parcours différents, 32 façon d’aborder le féminisme, plein de sujets différents abordés… C’est passionnant !

Littérature adulte

Chaque lundi, sur le blog les culottées, Peneloppe Bagieu fait la biographie en BD d’une « femme qui ne fait que ce qu’elle veut ». Des personnalités fascinantes à découvrir !

Emma Watson a lancé un groupe de lecture féministe sur le site de recommandations de lectures Goodreads, our shared shelf. En anglais. Un article en français présente le projet ici.  On trouve par exemple des suggestions de BD/comics (en anglais) ici.

Le festival d’Angoulême s’est fait remarquer cette année par son sexisme. 30 nominées, 0 femmes. Le collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme a appelé au boycott. Riad Sattouf, suivi Joann Sfar et Daniel Clowes, a demandé à être retiré de la liste, comme c’est rappelé ici. Julie Maroh a alors publié ce très intéressant article sur Slate « tout est rentré dans l’ordre, les mecs ont le contrôle à Angoulême », soulignant que : « quand chacun des nominés s’est retiré de la liste, j’ai fait une danse de la joie. Je suis ravie de la prise de conscience collective et des actions des confrères. Ce que je soulève ici est un phénomène médiatique typique, dû à un conditionnement social. Si, en tant que groupe féministe, nous crions au loup et demandons réparation, nous allons facilement passer pour les emmerdeuses de service qui n’ont rien de mieux à faire, voire qui sont des mal baisées. (J’exagère? Allez faire un tour sur Twitter ou Facebook.) Si un seul homme s’empare de nos revendications, il est vu comme le chevalier à la rescousse des princesses et déclenche l’admiration. » Un article du monde a alors fait un récapitulatif sur la place des femmes dans les prix deBD, cinéma, littérature, soulignant que très peu de prix prestigieux sont décernés aux femmes.

Bonne lecture ! Vous pouvez retrouver des liens intéressants plus régulièrement sur la page facebook du blog et sur twitter. 

Une écharpe tricotée par son papa (on progresse, 10)

Je le répète souvent, les albums « engagés » où l’antisexisme est le thème même du livre sont importants. Mais il y a aussi des livres dont le sujet n’a rien à voir avec la lutte contre les stéréotypes de genre, mais qui au détour d’une phrase ou d’une illustrations élargissent le champ des possibles. On y voit des pères qui s’occupent de leurs enfants, des femmes qui font du bricolage… sans que ça justifie qu’on s’y arrête, qu’on argumente, simplement parce que la vie, c’est aussi comme ça. Et j’ai envie de les mettre en valeur, aussi.

Alors aujourd’hui, voilà l’anniversaire de Monsieur Guillaume d’Anaïs Vaugelade (l’école des loisirs, 1994).  Au début de l’album, on voit Monsieur Guillaume sortir de son lit, s’habiller… Et on voit bien au détour d’une phrase qu’on peut sortir du cliché de la femme qui tricote pendant que le père lit le journal et qu’un père peut parfaitement tricoter une belle écharpe jaune !

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Je présente ce chouette album plus en détail sur mon blog perso !

Des princesses qui partent à l’aventure

Des princesses héroïques dès le XVIIe siècle :

Dans les contes traditionnels, et dans de nombreux albums contemporains, les princesses restent profondément passives. Heureusement, dès le XVIIe siècle, on trouve des princesses actives, rebelles, qui ne font pas qu’attendre passivement leur prince. Ainsi, l’héroïne de Marmoisan de mademoiselle Lhéritier est une sorte de « Mulan » occidentale qui part combattre déguisée en homme,pour sauver l’honneur de sa famille. On notera qu’elle s’illustre au combat :

« il s’y donna trois grandes batailles, où Marmoisan se distingua d’une manière toute héroïque; et dans l’une desquelles il eut le bonheur de sauver la vie au prince »

Mme d’Aulnoy met aussi en scène, dans Belle-Belle ou le chevalier Fortuné, une femme qui se déguise en homme pour partir à l’aventure.

belle belle ou chevalier fortuné

Le chevalier Fortuné, par Marillier, Dessins pour le Cabinet des fées, 2 vol., 1785 (source)

Anne Defrance écrit ainsi dans Aux sources de la littérature de jeunesse : les princes et princesses des contes merveilleux classiques : « Dans les contes écrits par les premiers auteurs*, qui relèvent d’une esthétique galante et néo-précieuse, une revendication féministe est perceptible. Leurs princesses peuvent être dotées de qualités identiques à celles des princes – audace, générosité, courage, et ce sont à ces filles-soldats que revient ironiquement la charge de donner une leçon de virilité aux petits maîtres efféminés. »

*Rappelons que la grande majorité sont des femmes, même si Charles Perrault est le seul dont on garde vraiment la mémoire…

On reste cependant dans la société du XVIIe siècle, et Marmoisan, toute héroïque, courageuse qu’elle soit, ne peut apparemment pas supporter un peu de linge sale et mal plié :

Cependant Marmoisan ravi de voir sa réputation cavalière bien établie, s’observa peut-être un peu moins que d’ordinaire, et eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin, en présence du marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi et des habits mal pliés; malgré sa douceur naturelle, il gronda fort ses gens sur ce sujet; et sa mauvaise humeur augmenta encore, remarquant que son pavillon n’était pas bien rangé. Il fit une attention si forte sur toutes ces choses, et entra dans des détails de propreté si pleins de bagatelles qu’il marqua parfaitement bien, en cette occasion, le caractère ordinaire des femmes, dont la plupart affectent dans leurs habits et dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelquefois jusqu’à la bizarrerie la plus ridicule, et dont elles se font un mérite comme d’une délicatesse bien entendue. Celles qui ont l’esprit un peu ferme sont ordinairement exemptes de ces défauts; cependant Marmoisan avec toute sa grandeur d’âme, n’avait pas eu la force de se mettre au-dessus, tant ce penchant est enraciné chez certaines personnes du sexe.

Et aujourd’hui ? 

Les princesses rebelles, actives, sont plus nombreuses. Elle sont plus souvent capables de se débrouiller seule, même pour affronter le danger. Ainsi, dans la princesse qui dit non, de Tristan Pichard et Daphné Hong (Milan Jeunesse, 2014) la princesse se débarrasse seule du sorcier et du dragon qui la retiennent, et quand le chevalier arrive, tout est déjà réglé !

princesse qui dit non

Dans Contes d’un autre genre (Talents Hauts, 2011), Gael Aymon propose des réécritures antisexistes de contes traditionnels (et c’est super et vous trouverez plus de détails ici). Dans la belle éveillée, réécriture de la belle au bois dormant, la princesse n’attend pas le prince. Elle se réveille seule (grâce à une fée qui lui a donné… le pire sommeil du monde !). Elle s’empare alors d’une épée, se fraye un passage dans la forêt de ronces, en sauvant un prince coincé au passage, puis sauve sa mère, ouvre les yeux de son père sur ses dangereux conseillers et obtient de lui de garder sa propre main pour qu’elle ne soit pas offerte à un prince quelconque. Les illustrations de François Bourgeon la représentent active, volontaire et même une épée à la main :

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En effet, plus besoin désormais de se déguiser en homme pour combattre ou partir à l’aventure. La princesse attaque (Delphine Chedru, Helium, 2012) porte sans souci une armure sur ses cheveux longs et une fleur pour la décorer.

princesse attaque

 

Et c’est elle qui va  libérer son compagnon, le chevalier Courage, prisonnier du cyclope à l’oeil vert. En effet, les princesses n’agissent pas que quand elles sont contraintes, pour s’échapper ou sauver leur vie. Elles n’hésitent plus à partir à l’aventure, à aller délivrer le prince. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (que je vous présente en détails très vite), elle part affronter le dragon qui retient le prince prisonnier.

Et dans le chevalier noir de Michaël Escoffier et Stéphane Sénégas (Frimousse, 2014), la princesse est bien décidée à défendre son territoire, sa tour, et n’hésite pas à en venir aux mains contre le chevalier ! (plus de détails ici)

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Même si on trouve encore des princesses potiches, on trouve donc des princesses actives, aventurières, et ça fait du bien !

Si vous avez d’autres titres en tête, les commentaires vous ouvrent les bras !