Mois: septembre 2014

Les liens de la semaine (30 septembre 2014)

(oui, je sais, mes semaines ont des durées variables en ce moment…)

 

Les livres pour enfants :

Il y a eu les chroniques croisées avec la Mare aux mots et Maman Baobab : la Mare aux mots a parlé, comme moi, de l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon et de la dictature des petites couettes en citant gentiment mon avis, et Maman Baobab a parlé de l’Histoire de Julie, mais aussi de Rose bonbon et de la série Zazie. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire leurs chroniques, faites le vite !

Toujours sur la Mare aux mots, une interview d’Elise Gravel, auteure de Tu peux, album numérique antisexiste gratuit (téléchargeable ici).

Encore un article de la Mare aux mots sur un album intitulé l’heure des mamans de Yael Hassan et Sophie Rastegar qui souligne que justement, les mères ne sont pas les seules à aller chercher leurs enfants à l’école.

Chlop parle de la dictature des petites couettes d’Ilya Green dont j’ai parlé ici.

Bouma parle du chouette Votez Victorine de Claire Cantais.

Méli-mélo de livres parle d’Oublier Camille de Gaël Aymon.

Phypa parle sur les vendredis intellos du Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses de Catherine Dufour que j’avais évoqué ici. Au passage, je vous conseille vivement de découvrir la catégorie Modèles féminins de son blog.

L’édition genrée :

Un intéressant témoignage de Clémentine Beauvais sur le fait d’être auteure de romans pour les 7-10 ans et en particulier sur la difficulté d’éviter que l’éditeur n’en fasse un livre genré :

« Le problème étant que même quand on dit et répète qu’on NE VEUT PAS UN LIVRE GENRé et qu’on écrit une histoire qu’on considère parfaitement dégenrée, l’éditeur dit oui oui bien sûr et au final on se retrouve quand même avec une couverture rose à paillettes ou bleu marine métallisé, et les chroniques se succèdent qui annoncent ‘une histoire qui devrait plaire à toutes les petites filles’ ou ‘qui va enfin faire lire les petits garçons’. »

La recherche :

Voilà le programme de la journée d’étude «Etre une fille, un garçon dans la littérature de jeunesse européenne de 1950 à 2014 » à Bordeaux le 22 octobre.

Et même si ça ne concerne pas directement la littérature jeunesse, une journée d’étude « Que faire de la théorie du genre ? » à Lyon le 17 octobre.

Les anti-genres :

Plus énervant, Farida Belghoul propose des lectures collectives de contes traditionnels pour lutter contre la théorie du genre avec vérification de la compréhension par les enfants et réponses toutes faites (c’est par là si jamais vous avez besoin des réponses).

Et la manifestation prévue le 5 octobre risque d’apporter son lot de propos qui donnent envie de s’arracher les cheveux…

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Identité masculine et adolescence

Aujourd’hui, j’avais juste envie de partager avec vous une citation de Gael Aymon à propos de la construction de l’identité masculine, à l’occasion de la publication de son dernier roman chez Actes Sud Junior, Oublier Camille.

« Le roman aborde la construction d’une identité masculine parmi tant d’autres, ni la mienne, ni une masculinité « universelle ». L’adolescence est l’âge où l’on apprend qu’il faut porter des masques, endosser un rôle, pour se conformer aux attentes de la société. Une des représentations imposées aux garçons est qu’un homme se construirait seul, instinctivement, sans mystère et sans faillir. Chaque homme un tant soit peu honnête sait pourtant intimement que cela est un mensonge. »

 

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le roman que je n’ai pas (encore ?) lu, voilà le résumé de l’éditeur :

« Yanis est sincèrement amoureux de Camille. Ils se sont rencontrés trois ans plus tôt. Pourtant, “être un mec” et “assurer” avec les filles, c’est plus facile à dire qu’à faire. Devenir un homme oui, mais quel homme ? Et est-ce que tous les hommes sont censés savoir instinctivement quoi faire ? Camille le trompe, lassée d’attendre qu’il fasse le premier pas, et lui avoue son dérapage dans une lettre. Yanis coupe brutalement les ponts avec elle, vacille, doute sur son identité. Il fait de nouvelles rencontres même si, une fois encore, il réalise que ce n’est jamais simple d’aller vers les autres… Auprès de son cousin Manu, apprenti comédien de passage à Paris, il trouve le réconfort et les conseils qui lui manquaient. Il découvre le théâtre, la prise de risques, le bonheur de jouer et de vivre les mots des autres. »

Vous pouvez aussi retrouver  cet article de Maman Baobab, celui d’enfantipages, et de nombreux autres avis réunis ici par l’auteur. Gael Aymon s’intéresse à la remise en cause des stéréotypes dans les albums jeunesse et a publié plusieurs albums et contes chez Talents Hauts. J’aurai sans doute l’occasion d’en reparler !

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Aujourd’hui, on vous parle, avec Gabriel de la Mare aux Mots, de l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec. Vous pouvez retrouver sa chronique ici.

Histoire Julie ombre garçon sourire qui mort      histoire de julie qui avait une ombre de garçon

Histoire Julie ombre garçon Thierry Magnier

 

Ce livre c’est le portrait de Julie.

Julie n’est pas polie

elle suce encore son pouce

Julie est très jolie

mais voudrait être rousse

Julie n’est pas très douce

elle n’aime pas les peignes

et se cache sous la mousse

pour ne pas qu’on la baigne

Julie sait ce qu’elle veut

elle en parle à son chat

ils ont de drôles de jeux

que ses parents n’aiment pas

Mais elle voudrait qu’on l’embrasse quand même

Ses parents lui reprochent tellement d’être un « garçon manqué » qu’un jour, elle se réveille avec une ombre de garçon.

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Une ombre de garçon dont elle n’arrive pas à se débarrasser et qui va finir par la faire douter. Et si c’est l’ombre qui avait raison ? Si elle n’était qu’un garçon manqué ? Heureusement, une rencontre avec un petit garçon va lui permettre de comprendre qui elle est vraiment : « Julie-chipie, Julie-furie, Julie-Julie ». Et qu’être soi-même, quoiqu’en disent les autres, quels que soient les bocaux dans lesquels ils veulent nous enfermer, « on a le droit ».

 

Le texte est superbe, les illustrations en noir et blanc, avec quelques touches de rouge vif, magnifiques. Les touches de rouge étaient roses dans la première édition du Sourire qui mord. J’aime ce rouge vif qui ajoute du peps.

Cet album est complètement bouleversant quand il aborde le décalage entre ce qu’est Julie et ce que ses parents, attachés aux stéréotypes et à l’image d’une petite fille modèle, attendent d’elle. Et les dégâts que cela cause à leur fille.  « Julie ne sait plus qui elle est puisqu’elle devrait toujours faire comme quelqu’un d’autre pour être aimée. »

« On l’aime bien quand elle n’est pas coiffée comme Julie.

On l’aime bien quand elle s’assied mieux que Julie.

On l’ame bien quand elle parle moins que Julie.

Et c’est quand elle est « déguisée » en petite fille modèle, quand elle a perdu son sourire espiègle que sa mère s’exclame « je te reconnais, maintenant ».

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Ici, les adultes ne sont d’aucun secours. Ce sont les enfants, seuls, qui s’affirment tels qu’ils sont.

 

Histoire du livre et des éditions du Sourire qui mord :

En plus d’être un album magnifique, ce livre est le début d’un projet éditorial captivant. Au début des années 1970, Christian Bruel crée le collectif « pour un autre merveilleux » qui rassemble des intellectuels d’origines diverses : universitaires, journalistes, artistes, psychologues… Ils étudient la littérature jeunesse de l’époque, et s’intéressent en particulier à « la façon dont elle aborde les thèmes contemporains tels les statuts de la femme et de l’enfant, les représentations du monde du travail et des relations sociales entre individus ». Suite à cette réflexion est imprimé en 1975 l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon. Suite au succès de ce livre est créée une maison d’édition appelée Le sourire qui mord (c’est pas génial, comme nom ? ). Ce nom « fait référence à la volonté des éditeurs de dénoncer la mièvrerie ambiante de la littérature pour enfants alors en vigueur, au profit de livres dynamisant les rapports avec l’enfant et n’hésitant pas à aborder les sujets les plus subversifs. Elle transmet également une certaine idée de l’enfance qui, selon Christian Bruel, « n’est pas rose ; et derrière le sourire, se cachent [souvent] les dents… » ». Christian Bruel insiste sur le fait que l’enfant n’est pas inférieur à l’adulte, qu’il n’a pas besoin de protection mais d’ouverture sur le monde, afin d’affronter celui-ci. Les livres ne sont pas uniquement destinés aux enfants mais à tout lecteur intéressé, car chacun peut « quel que soit son âge, y trouver matière à rêver, à penser, à changer son rapport à l’autre »

Chaque album est conçu au sein d’un groupe de plusieurs auteurs et illustrateurs et donc issu d’un travail collectif où chaque individu apporte son expérience. Les projets élaborés sont ensuite montrés à des enfants. Il s’agit de « tester » les livres auprès de leur public sans pour autant se conformer strictement aux remarques des enfants, afin de ne pas tomber dans la facilité et de continuer à éveiller un questionnement chez eux. (les informations sur les éditions du Sourire qui mord sont issues de ce passionnant mémoire, Les albums pour enfants des maisons d’édition Des femmes et Le Sourire qui mord).

Les éditions du Sourire qui mord publieront 79 livres en 20 ans. Deux ans après la fin de cette maison d’édition, Christian Bruel crée les éditions Etre, où il réédite certains titres des éditions du Sourire qui mord, en particulier l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon en 2009. Mais l’activité de cette maison d’édition est également suspendue. Depuis 2012, les éditions Thierry Magnier ont réédité certains titres du Sourire qui mord. L’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, donc, parue le 10 septembre 2014, mais aussi l’heure des parents qui présente toute la variété des familles existantes, y compris des familles homoparentales ou monoparentales, ce que mangent les maîtresseles chatouilles (fortement attaqué par l’extrême droite qui y voit une promotion de la sexualité infantile voire de la pédophilie) ou encore un jour de lessive (magnifique éloge de l’imaginaire que j’ai présenté ici).

Ce livre date de 1975 et pourtant, il est particulièrement d’actualité en ce moment. Il continue à faire réfléchir, à remuer. Il continue aussi à choquer. Voilà comment on l’a retrouvé il y a quelques mois à la bibliothèque :

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Autres ressources sur ce livre : 

Il y a bien sûr la chronique de la mare aux mots, déjà citée, publiée aujourd’hui même. Et celle de Maman Baobab qui participe à cette chronique croisée.

La présentation par Christian Bruel au moment de sa réédition chez Etre.

Il y a cette vidéo du site cligne-cligne qui montre des images de l’édition originale.

On en parle aussi sur Lu cie & CoAltersexualité, d’une berge à l’autre, le blog du magazine Citrouille, une page lue chaque soir, le carré jaune

Profitez de cette réédition pour le découvrir !

La dictature des petites couettes

J’ai un faible pour la série « Olga » d’Ilya Green. Alors quand Gabriel de la Mare aux mots m’a proposé une chronique croisée autour du dernier album de cette série, la dictature des petites couettes, j’ai sauté sur l’occasion ! Retrouvez son avis ici.

Voilà les quatre livres précédents :

histoire de l'oeuf ilya green

strongboy ilya green

sophie et les petites salades  le pestacle green

Des livres qui mettent en scène des jeux d’enfants, et ce qui est particulièrement appréciable, des jeux non genrés. Filles comme garçon jardinent, jouent à la marchande ou au « pestacle ». Dans ces albums, les filles peuvent être chefs (mais ça devient compliqué quand elles le sont toutes en même temps), les garçons ont le droit de pleurer. C’est donc une série que j’apprécie particulièrement (j’ai un faible pour Sophie et les petites salades).

Le dernier-né, la dictature des petites couettes, parle de déguisement, et interroge de manière beaucoup plus directe des stéréotypes et des diktats de la mode, qui touchent très vite les enfants.

dictature des petites couettes green

On retrouve dans ce titre les personnages récurrents de la série : Olga, Ana, Sophie, Gabriel, mais aussi le chat géant, l’oiseau et les fourmis. Ana et Sophie ont trouvé un coffre rempli de déguisement. Olga propose d’organiser un concours de beauté. Mais que faut-il pour être beau ? Les filles ont des idées bien arrêtées sur la question. Sophie affirme « les garçons, ça peut pas être beau ! En plus, pour être beau, il faut des petites couettes comme ça ! ». Ana dit au chat « Oh là là, tous ces poils, c’est vraiment pas beau ! Moi, à mon avis, il faut les couper ! ». Mais Gabriel réplique « Nous aussi, on a décidé de participer au concours de beauté, parce que les garçon et les chats aussi ont le droit d’être beaux ! ». Que vont décider les fourmis, grand jury du concours de beauté ?

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On retrouve dans cette série toutes les caractéristiques qui font le charme de cette série. Le texte très dialogué, parfois plus proche de la bande dessinée que du dialogue. Les dessins d’Ilya Green, tout simples sur fond blanc sans décor, les jeux sur les motifs de tissu sont particulièrement réussis ici. (ceux qui me connaissent savent que je suis une inconditionnelle d’Ilya Green. Les autres peuvent, pour se faire une idée, lire mes articles sur Marre du Rose, mais aussi mon arbre, Bulle et Bob, etc). Les jeux d’enfants entre complicité, disputes, certitude d’avoir raison et mauvaise foi. Le décalage entre un côté très réaliste des jeux d’enfants et la présence naturelle avec eux d’un chat géant et de fourmis qui parlent.

 Mais puisque nous sommes ici avant tout pour parler représentations filles/garçons et antisexisme…

Les critères de beauté présentés par les enfants, même s’ils peuvent faire sourire, paraître dérisoires, sont cependant très proches de leur vécu, et pas foncièrement différents de ceux qui pèsent sur les adultes. Comme chez les adultes, les critères de beauté et les normes à respecter pèsent davantage chez les filles que chez les garçons. Elles les connaissent, les ont intégrées. Et cherchent à les reproduire, à les imposer aux autres. Elles sont certaines que ces critères relatifs sont absolus. La chute va rappeler que ce n’est pas le cas.

Mais est-ce que les enfants vont en prendre conscience seuls, simplement en écoutant la lecture de l’album ? Je n’en suis pas certaine. Je pense qu’une discussion, voire une explication sera nécessaire.

Quels modèles dans les albums jeunesse ? Analyse

Trouvée à la bibliothèque, une plaquette présentant la recherche faite par l’association du côté des filles numérisée ici. En 1996, elle a analysé les représentations des hommes et des femmes dans 537 albums jeunesse. Et c’est vraiment passionnant. On trouve également un résumé de cette étude en ligne. Cette étude est toujours une ressource primordiale sur ces représentations (il serait d’ailleurs passionnant de refaire cette analyse pour voir si les choses ont évolué ou non). Elle est d’ailleurs en bonne place dans mon onglet analyse des représentations genrées.

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Cette plaquette portant le chiffre 1, il y a probablement une suite, mais je ne l’ai pas. Si ça dit quelque chose à quelqu’un, ça m’intéresse !

 

 

Les liens de la semaine (7 septembre 2014)

Aujourd’hui, on commence avec un livre pour ados bourré de stéréotypes sexistes. Quelques mois après l’article de Mme Déjantée, le dico des filles (Fleurus) refait parler de lui sur des sites québécois, la gazette des femmes et la presse.

 

Mais on poursuit heureusement avec plein de chouettes albums :

Elise Gravel, auteure et illustratrice, propose gratuitement sur son site un album pour enfants numérique intitulé « tu peux » pour lutter contre les stéréotypes de genre. « vous y trouverez des filles qui pètent, des garçons sensibles, des filles drôles et des garçons qui prennent soin des plus petits. »

tu peux elise gravel

Un article de radio Canada présente le projet ici.

A l’occasion de sa réédition le 24 septembre chez Actes Sud Junior, La Mare aux Mots parle du super Rose bonbon d’Adela Turin et Nella Bosnia, initialement publié aux éditions des femmes, dans la collection du côté des petites filles. On y trouve aussi un article sur le chevalier noir de Michaël Escoffier et Stephane Sénégas (Frimousse, 2014) qui va compléter ma liste présentant des princesses pas niaises. Vous pouvez en voir quelques extraits ici. Enfin, on y parle de Jérôme par Coeur de Thomas Scotto et Olivier Tallec album dans lequel Raphaël aime Jérôme, ce qui perturbe les adultes de son entourage qui cherchent à coller une étiqueter sur leur relation (amitié ? amour ?). On trouve également des articles sur ce livre dans Causette et dans le cabas de Za.

Retrouvez  les liens au fil de la semaine sur la page facebook du blog et sur twitter ! Bonne lecture.

A quoi tu joues ?

Ces derniers temps (enfin… avant mes vacances), j’ai surtout montré des stéréotypes, des filles-princesses-en-rose, des garçons-aventuriers-en-bleu… Et même si j’en ai encore beaucoup trop en réserve, j’ai envie, maintenant, de vous proposer des articles plus constructifs, avec des livres que je trouve chouette.

On commence aujourd’hui avec A quoi tu joues ? de Marie-Sabine Roger et Anne Sol, publié en 2009 aux éditions Sarbacane.

à quoi tu joues ANne sol

En un mot : un bel album dont le texte présente des clichés courants sur les activités « pour filles » et « pour garçons ». Une photo y répond en montrant aux enfants qu’on peut faire ce que l’on veut (une femme peut jouer au football, un homme peut faire de la danse). Le jeu de décalage entre le texte et l’image en fait un bon support de discussion avec des enfants à partir de 5 ou 6 ans. Certains lui reprochent cependant de ne montrer que seuls des adultes exceptionnels (femmes cosmonautes, hommes chefs cuisiniers) peuvent s’éloigner de ces clichés. 

Et en détail : 
Le principe de ce livre est tout simple : sur la page de gauche, un enfant joue. Sur la page de droite, le texte rapporte les stéréotypes courants (« les garçons, ça ne fait pas de la danse », « les filles, ça joue pas aux voitures »). Mais en soulevant le volet, on voit un adulte en train de réaliser l’acte en question (un danseur de hop-hop, une pilote de course). Le texte, lui, continue à faire parler les stéréotypes, et le livre repose donc sur un décalage texte/image. Procédé très efficace pour un album à mes yeux très réussi, malgré une conclusion pas très utile et un peu niaise.

C’est plus clair en photo :

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Anne Sol a fait elle-même les photos d’enfants, et s’est occupée de la recherche iconographique pour les photos d’adultes. On y trouve des photos d’inconnus comme des photos de Yannick Noah ou de Claudie Haigneré (première femme française dans l’espace). Il s’agit, pour la majeure partie des photos, de montrer des adultes dans un cadre professionnel, montrant que non seulement on peut faire une activité « réservée au sexe opposé », mais qu’on peut même en faire son métier.

Voilà ce qu’en dit Nelly Chabrol-Gagne dans son très bon livre Filles d’albums (Atelier du poisson soluble, 2011), p. 28 :

« Celles qui, plus tard, peuvent devenir joueuses de football professionnel, motardes, menuisières, astronautes ou soldates, comme le montre l’album A quoi tu joues? de Marie-Sabine Roger et Anne Sol. En mettant en opposition, dans la deuxième partie de l’ouvrage, un jeu d’enfant que la norme sociale estampille comme masculin sur la page de gauche et un devenir féminin qui en prend le contre-pied sur la page de droite dotée d’un rabat, l’album sous-entend qu’il a du être long et douloureux le parcours professionnel de cette enfant, si sa famille lui a toujours parlé de ce métier comme étant réservé aux garçons. Voir que les garçons « ça pleure » et que les filles « ça fait la guerre », contrairement aux discours ambiants et grâce aux photographies surprenantes d’Anne Sol, permet de démonter la stéréotypie en usage dans la majeure partie de la production de jeunesse.

Mais d’autres sources ne sont pas convaincues par ce choix (« raconte-moi une histoire non sexiste« , article de slate datant du 9 février 2012) :

Dans A quoi tu joues?, ouvrage réalisé pour Amnesty International pour contredire des idées reçues, on voit l’image d’une petite fille pleurant illustrée par la phrase «Les garçons, ça ne pleure pas» et, quand on ouvre le rabat de la page opposée, la photo d’un homme pleurant… de joie : l’ancien tennisman Yannick Noah.
Message décrypté par les participants: «Les hommes ont le droit de pleurer, mais que quand c’est de joie et parce qu’ils ont gagné.» Les autres idées reçues sont déjouées de la même manière: Les petites filles jouent à la dînette…Les grands hommes sont des chefs. «Ce livre dit qu’un homme ou une femme ne peut se sortir des stéréotypes que s’il ou elle est le/la meilleur(e)», résume Bénédicte Fiquet, alors qu’on aurait pu voir un homme faisant la cuisine à la maison par exemple.

On retrouve un avis similaire dans À l’école des stéréotypes. Comprendre et déconstruire sous la dir. de C. Morin-Messabel & M. Salle (l’Harmattan, 2013) :

Même le très estimé A quoi tu joues ? de Marie Sabine Roger illustré par Anne Sol (Sarbacane 2009) peut manquer son objectif, tant le dispositif est déséquilibré : dans ce livre de photos à rabats, on voit énoncés des clichés (…). Le démenti est apporté par une autre photo, sous le rabat, prouvant que le contraire est possible. Le problème est que les personnages qui illustrent ces démentis sont des adultes et parfois des êtres d’exception, dans des situations exceptionnelles  : un boxeur à l’entrainement, Yannick Noah pleurant de joie lors d’une compétition, une pilote de formule 1, la cosmonaute Claudie Haigneré, etc. Le message involontaire, qui risque d’être le message perçu est que, effectivement, garçons et filles n’ont pas les mêmes attitudes et ne font pas les mêmes choses, et que c’est également ainsi pour des adultes, sauf pour quelques êtres d’exception mis dans des situations exceptionnelles. »

Je ne partage pas vraiment ces réserves. D’une part parce que je considère que pour certaines, ce sont des interprétations d’adultes que les enfants n’auront pas forcément. Prenons cette photo de Yannick Noah (qui dément l’idée que « les garçons, ça ne pleure pas ») :

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Un adulte pourra y voir Noah pleurant de joie après avoir gagné Roland Garros. Un enfant y verra un adulte pleurer en public. Qu’est-ce qui, dans la photo, sans connaissance extérieure, fait penser à autre chose ?

D’autre part, parce que je trouve important de montrer aussi aux enfants des femmes et des hommes qui renversent les clichés dans le milieu professionnel. on parle souvent de l’importance de proposer des modèles différents aux enfants, ce livre, à mes yeux, le fait très bien.

Je m’interroge par contre sur l’âge auquel lire cet album. L’éditeur le conseille, sur la 4ème de couverture, à partir de 3 ans. Je ne suis pas sûre qu’un enfant de cet âge soit vraiment capable de comprendre, seul, le décalage texte-image. En effet, le texte ne fait qu’énoncer les clichés, seule l’image les dément. Il faut donc que l’enfant comprenne seul que l’image est un pied de nez au texte et montre que ce qui est dit dans le texte est faux. Il me semble que cela n’est généralement compris que vers 4 ou 5 ans, voire plus. Mon fils, 2 ans, est tombé sur ce livre et l’aime beaucoup, mais je préfères expliciter en développant le texte (il y a des gens qui disent… Mais c’est pas vrai).

Quelques infos supplémentaires :

En 2010, cet album a reçu le prix Sorcières dans la catégorie « documentaire ».

Ce livre a pas mal fait parler de lui sur le net. Voilà l’analyse de Ricochet, un article d’étudiants en littérature jeunesse de Lille III, Et on en parle sur les blogs de Chlop, LauretteTu l’as Lu(stucru)?, la littérature jeunesse de Judith et Sophie, Délivrer des livresBulles à éclater, Val aime les livres

Pour en savoir plus sur Anne Sol, voilà une interview sur par le blog la mare aux mots. J’ai chroniqué sur mon blog perso deux de ses imagiers, qui s’ils n’abordent pas directement la question du genre, ont le mérite de montrer des petits avec des jouets non genrés. En revanche, Chlop m’a dit que dans son récent imagier sur les contraires, elle présentait une vision caricaturale des filles et des garçons.