Mois: mars 2022

Les liens du moment (mars 2022)

Je les partage régulièrement sur twitter, mais j’aime aussi les réunir ici, en garder une trace, voilà les ressources que j’ai découvertes (plus ou moins) récemment et trouvées intéressantes.

Je vous encourage vivement à découvrir le blog Hypothèses « genre de l’édition – représentations en littérature jeunesse » de Sarah Ghelam. Après son mémoire sur la représentation des personnages enfantins non blancs dans les albums jeunesse publiés entre 2010 et 2020, elle travaille en ce moment sur les albums qui questionnent les normes genrées et a publié une liste de 220 albums, qui fait une excellente base de travail. Je vous recommande à nouveau son article sur Adela Turin et « du côté des petites filles ». Vous pouvez aussi la suivre sur twitter.

La Fill (Fédération interrégionale du livre et de la lecture) propose un dossier intitulé « l’égalité femmes-hommes dans la filière du livre : en route !« , publié à l’occasion du 8 mars. On y trouve, après une introduction de Christine Detrez, quelques chiffres sur la place des femmes dans les métiers du livre, un article sur le mot autrice, un sur la budgétisation sensible au genre en bibliothèque, etc. Une partie est centrée sur la jeunesse, avec une rencontre avec la sociologue Oriane Amalric, une rencontre avec l’éditrice de Biscotto, une rencontre avec l’auteur Gaël Aymon, un article sur le prix égalité jeunesse de la Charte et j’y parle de mon expérience de bibliothécaire.

Les élèves d’un collège et leur professeure documentaliste ont réalisé une exposition sur 50 femmes mémorables, 50 affiches accompagnées de ressources pédagogiques. Leur direction ayant refusé qu’elles soient exposées dans le collège comme prévu, la prof a mis à disposition sur son blog. Une ressources très riche à télécharger absolument et à utiliser, que ce soit le 8 mars ou non ! Profitez-en pour découvrir le reste de son blog, la bibliothèque volatile et son compte insatagram

Planète Diversité a essayé de recenser tous les albums jeunesse avec des représentations LGBTQIA+.

Du côté des podcasts, la série laisse parler les femmes sur France Culture, une série documentaire qui « donne la parole à une centaine de femmes de tous âges, de classes sociales diverses, à travers tout le territoire et qui interroge la place des femmes en 2021 ». Et en 2022 la série fais parler les hommes qui « sonde la parole masculine, au-delà des postures, des bras de fer et des blagues qui n’en sont pas ». L’épisode tourné dans une école primaire parisienne me touche tout spécialement car elle a été réalisée dans l’école de mes enfants et que je reconnais la voix de plusieurs des enfants qui s’y expriment. L’émission Barbatruc s’interroge sur ce qu’est une éducation féministe avec la toujours géniale Titiou Lecoq et le podcast « quoi de meuf » a consacré un épisode au recueil Le bel au bois dormant de Karrie Fransman et Jonathan Plackett, en faisant intervenir sa traductrice en français (je vous en reparle « bientôt », de ce bouquin, des contes, de la lutte contre les stéréotypes).

J’ai aussi noté dans les livres tout juste parus un nouvel album d’Elise Gravel, que vous connaissez forcément pour ses affiches. On en parle sur le site de l’éditeur et j’espère qu’il sera bien distribué en France.  le rose, le bleu et toi Gravel

Et j’avais beaucoup aimé les deux premiers tomes parus en 2017 et 2018, Anne-Fleur Multon a annoncé la sortie le 5 mai du 3e tome de la série « allo sorcières »un peu plus prêt des étoiles. A conseiller aux 9-12 ans. 

un peu plus près des étoiles

Bonne lecture, et n’hésitez pas à me faire part d’autres ressources ou lectures que vous avez trouvé intéressantes !

 

 

 

 

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Deux albums des éditions des femmes

Hier, j’ai eu la chance de trouver d’occasion deux albums d’Adela Turin publiés aux éditions des femmes. 

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L’occasion de vous parler un peu de l’édition jeunesse militante des années 1970 et de vous présenter un peu en détail ces chouettes albums. 

Les années 1970 sont marquées par la création de maison d’éditions jeunesse novatrices, ouvertement militantes, avec un regard nouveau sur l’enfant.

IMG_2779On peut citer les éditions Harlin Quist et le travail de Françis Ruy-Vidal (qui dit « il n’y a pas de couleurs pour enfants, il y a les couleurs, il n’y a pas de graphisme pour enfants, il y a le graphisme qui est langage international immédiat. Il n’y a pas de littérature pour enfants, il y a la littérature »). Ils ont par exemple publié la raison des plus grands n’est pas toujours la meilleure d’Albert Cullum que vous pouvez découvrir ici

Histoire Julie ombre garçon Thierry MagnierOn peut citer les éditions du sourire qui mord, où a été publié le génial histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec. J’en ai parlé ici et j’en ai profité pour parler un peu de la maison d’édition. Certains de leurs albums ont été réédités dans les années 2012-2014 et sont toujours disponibles. J’ai une tendresse certaine pour ce que mangent les maitresses de Christian Bruel et Anne Bozellec. 

IMG_2755Et puis on peut citer la collection « du côté des petites filles » des éditions des femmes. Entre 1975 et 1982, une vingtaine d’albums ont été publiés dans cette collection dont le nom était inspiré du titre du livre d’Elena Gianini Belotti, livre féministe sur l’éducation des petites filles, et dont une partie est consacrée à la littérature enfantine. C’est la militante féministe, autrice et éditrice italienne, Adela Turin, qui est à l’origine de cette collection, en coédition avec sa maison d’édition italienne « dalla parte delle Bambine ». Sur Adela Turin, je vous conseille très vivement cet article de Sarah Ghelam qui parle de son rôle dans la collection « du côté des petites filles » mais aussi, ensuite, de son engagement dans l’association du même nom en 1994 qui a mené une des rares études chiffrées sur les représentation genrées dans les albums, dont vous trouverez une synthèse des résultats ici. Il est plein de nombreuses ressources passionnantes. Sur l’édition jeunesse dans les années 70, je vous conseille aussi ce mémoire de Caroline Hoinville

IMG_2780Revenons à la collection « du côté des petites filles ». Y sont publiés quelques autrices françaises, comme Flora et Benoîte Groult (Histoire de Fidèle, 1976), Anne Sylvestre (Séraphine aime oiseau, 1977) ou Agnès Rosenstiehl avec le génial les filles et le moins connu de la coiffure, son tout premier livre. Ils sont réédités par la ville brûle. On y trouve également des contes illustrés par Nicole Claveloux (illustratrice commune aux trois maisons d’édition dont j’ai parlé ici). 

Mais la majorité des livres publiés sont des textes d’Adela Turin. Ce sont des livres engagés, qui s’opposent ouvertement aux stéréotypes de genre. 

rose bonbonneLe premier livre publié, et probablement le plus connu, c’est Rose bonbonne (1975), illustré par Nella Bosnia. Chloé de Littérature enfantine en parle ici. Avec la même illustratrice, vont suivre Après le déluge (1975), Clémentine s’en va (1976), Les cinq femmes de Barbargent (1976), L’histoire vraie des Bonobos à lunettes (1976). Elle va aussi travailler avec Margherita Saccaro : histoire de sandwiches (1976), Le père Noël ne fait pas de cadeaux (1977), Salut, poupée ! (1978). Avec Letizia Galli (Jamèdlavie, 1977). Et enfin, avec Anna Motecroci pour Planète Mary : année 35 (2019 de l’ère chrétienne) (1980), son dernier albums aux éditions des femmes. Ses albums avec Nella Bosnia sont réédités chez Actes Sud autour de 2000, puis à nouveau au milieu des années 2010 pour Rose bonbon et l’histoire vraie des bonobos à lunettes, mais avec une nouvelle traduction et parfois un nouveau titre (Chloé a ainsi été déçue par la traduction de la fin de Rose bonbon). 

Et du coup, j’ai deux exemples d’albums à vous montrer ! Etant donné qu’ils ne sont plus édités depuis longtemps, je vais vous les raconter entièrement, et vous montrer de larges extraits. 

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Clémentine s’en va commence par une rencontre entre Arthur et Clémentine, deux tortues, et un mariage immédiat. 

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Clémentine a des projets et des rêves plein la tête : des rencontres, des voyages…  Mais bien vite, elle se retrouve coincée dans un coin près de l’étang. Arthur va seul chercher à manger pour « laisser Clémentine se reposer ». Elle s’ennuie. 

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Les propos d’Arthur deviennent dévalorisants, et ils vont l’être de plus en plus. Arthur trouve les idées de Clémentine ridicules. Il trouve qu’elle chante faux, qu’elle est trop dans la lune, qu’elle est ridicule quand elle veut peindre. Lui, il sait ce qui est bon pour elle. D’ailleurs, il lui fait des cadeaux. Pas ce qu’elle a demandé, non. Beaucoup mieux. 

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Clémentine, persuadée qu’Arthur a raison, lui qui est très intelligent, accepte tout de sa part. Peu à peu les cadeaux s’accumulent. Pour ne pas qu’elle les perde, Arthur lui demande de ses les attacher sur le dos. Et peu à peu, Clémentine se retrouve ensevelie sous les objets. Au sens propre. 

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Bientôt, elle n’arrive plus à bouger. « Arthur lui apportait ses repas, et tout fier, lui disait : « Que ferais-tu sans moi ? » « Oui, soupirait Clémentine, que ferais-je sans toi ? »

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Mais un jour, Clémentine se rend compte qu’elle peut sortir de sa maison. Laisser sa carapace et tout ce qui pèse dessus et aller se promener. Très vite, elle sort dès qu’Arthur a le dos tourné. Elle pense à ses promenades tout le temps. « Arthur trouvait sa femme de plus en plus bizarre et distraite, et la maison de plus en plus sale. »

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« Un jour, à son retour, Arthur trouva la maison vide ». Il est étonné, indigné et furieux. 

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L’album se termine sur un Arthur furieux contre son ingrate de femme, lui qui a tout fait pour elle, et une Clémentine sans doute heureuse, qui a pu voyager, jouer de la flute et faire de la peinture comme elle l’espérait. 

On retrouve bien les années 70 dans l’illustration où vert, bleu et orange prédominent. J’ai été un peu gênée par les accessoires très genrés des deux protagonistes (noeud sur la tête, collier de perles ou fleurs pour Clémentine, montre pour Arthur, qui m’ont évoqué cet article, mais au moins il y a un accessoire pour genrer le masculin). Je trouve l’image de Clémentine ensevelie sous les cadeaux, qui l’empêchent littéralement de bouger, très forte et marquante.

Tout l’album portant sur l’émancipation de Clémentine, je trouve le titre Clémentine s’en va bien plus adapté que celui choisi pour la réédition chez Actes Sud, Arthur et Clémentine, même si ce dernier est plus fidèle au titre italien. Je ne sais pas si, à part le choix du titre, il y a des changement entre la première et la seconde édition. 

 

Pour le second album, on quitte la fable animalière pour plonger dans la science fiction. 

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Dans Planète Mary, année 35 (2019 de l’ère chrétienne), une femme raconte à des enfants l’origine de son peuple. Jadis, il y a eu une catastrophe sur la Kerre. Elle est née dans une capsule qui tournait autour de Venus. Chaque famille vivait dans une petite capsule, isolée. Les pères partent tôt dans l’espace et reviennent tard, sans qu’on comprenne vraiment ce qu’ils y font.

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Pour faire des économies d’énergie, on construit une Cité Spatiale où tout le monde va vivre ensemble. 

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Quand la cité spatiale est achevée, tout le monde s’y installe. C’est la fête pour les enfants qui peuvent enfin se rencontrer et jouer ensemble. Les pères continuent à aller faire on ne sait quoi dans leur module toute la journée. La Cité Spatiale est organisée autour d’un « Grand Cerveau », sorte d’intelligence artificielle qui enseigne aux enfants (puis aux mères).

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Elles utilisent aussi un simulateur qui leur permet de faire découvrir à leurs enfants à quoi ressemblait la vie sur la terre. Peu à peu, les mères vont décider de chercher une nouvelle planète où vivre. « Elles discutaient des heures et des heures, écrivaient, faisaient des calculs »

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Elles finissent par trouver une planète où tout le monde peut vivre. Elles profitent de Noël, où les pères reviennent tous à la cité Spatiale (rappelons qu’ils continuent à faire on ne sait quoi dans leur module toute la journée), pour emmener tout le monde près de la nouvelle planète. 

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« Pour les papas, ce fut une surprise ; pour nous, les enfants, le vrai grand cadeau. Mais (et ça, nous ne nous y attendions pas !) ça n’enthousiasma pas tous les papas ! Peu à peu, quelques-uns reprirent leurs petits modules et leurs tournées dans l’espace, autour de Mary ». Les premières années, la vie est un peu dure parce qu’il faut découvrir cette nouvelle planète et comment l’habiter. « Pendant cette période là, le grand cerveau nous aida énormément. Certaines mamans étaient devenues expertes et l’avaient un peu modifié après l’amaryssage ; il devint ensuite la bibliothèque-école que vous connaissez. « 

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Si j’ai trouvé l’album moins fort que Clémentine s’en va, j’avoue un faible pour l’illustration SF rétro d’Anna Montecroci, et les combinaisons à épaulettes. Mais regardez ça :

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Voilà, je suis toujours à la recherche de certains albums de cette époque, promis si je les trouve je vous les montrerai !