Le Baron perché

Les femmes dans l’histoire de l’art (et la littérature jeunesse)

Vous connaissez sans doute cette image qui concerne les collections du Met de New York.

guerrilla girls

Eh bien on peut faire à peu près la même constatation dans les rayons art en littérature jeunesse (on y trouvera sans doute moins de femmes nues, mais c’est une autre question). J’ai d’ailleurs fait le constat dans la bibliothèque où je travaille. Quand je suis arrivée, TOUTES les monographies sur les artistes concernaient des hommes. 

Autre exemple, dans le centre Pompidou, musée national d’art moderne de la collectioncentre pompidou 1eres découvertes « mes premières découvertes », TOUTES les oeuvres reproduites avaient été créées par des hommes. Les seules femmes présentes sont celles qui ont créé une des toiles de Klein en se roulant dans la peinture. Et je cite celui-là parce qu’une amie l’avait remarqué, mais c’est le cas dans beaucoup de titres de ce genre, d’imagiers d’art ou de collections de découvertes. Les femmes artistes, créatrices, sont trop souvent absentes ou invisibilisées. 

Alors voilà de quoi diversifier un peu vos rayons art, en profitant d’un certain renouveau éditorial sur la question : la plupart des documentaires cités ont moins de cinq ans. 

Mais avant de parler de documentaires sur l’art, je voulais parler de deux albums que j’aime beaucoup, de Claire Cantais, Victoire s’entête (atelier du poisson soluble, 2006) et Votez Victorine (atelier du poisson soluble 2016).

Dans ces albums, Claire Cantais (l’illustratrice du ‘premier manifeste antisexiste’, Ni poupées, ni super-héros ! ) mêle oeuvres d’arts des collections du Louvre pour le premier, du musée d’Orsay pour le second et collages de papiers pour proposer des fictions. Si les oeuvres sont (très) majoritairement des oeuvres d’hommes, les histoires mettent en scène des héroïnes qui sortent de l’ordinaire.

Dans le premier, qui reprend la structure d’un conte, Victoire n’a pas de tête. Son père offre sa main à l’homme qui trouvera la tête qui lui convient. Tous les hommes qui arrivent lui proposent non pas des têtes qui lui conviennent à elle, mais des têtes qui leur ressemblent à eux. Jusqu’à ce qu’arrive un homme qui se demande ce dont elle a réellement besoin…

Dans le second, Victorine vit la vie ennuyeuse des jeunes filles de bonne famille. Jusqu’au jour où ses cousins lui font une vilaine farce et la laissent seule et nue dans la nature. Ca va être le début d’aventures rocambolesques qui vont la conduire jusqu’aux plus hautes fonctions de l’État !

Un gros coup de coeur pour ces deux albums !

Mais revenons aux documentaires. Ces dernières années, plusieurs livres et projets ont été consacrées aux femmes artistes. (je me concentre sur la jeunesse, mais on retrouve le même phénomène dans les livres pour adultes).

Femmes peintres : elles ont marqué l’histoire de l’art de Sandrine Andrews (Palette, 2018) s’adresse aux enfants à partir de 9 ans. Voilà son résumé par l’éditeur :

Parmi les artistes clés de l’histoire de l’art, peu de femmes sont citées. Elles sont pourtant bien présentes sur la scène artistique, et ce dès le XVe siècle ! Leur influence et leur rayonnement restent encore trop peu mentionnés. Mais à qui doit-on le premier portrait de femme noire comme allégorie de la liberté ? Qui est la véritable pionnière de l’art abstrait ? Cet ouvrage dresse le portrait de douze peintres, injustement oubliées ou peu reconnues. Les artistes à découvrir : Artemisia Gentileschi, Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Marie-Guillemine Benoist, Rosa Bonheur, Berthe Morisot, Paula Modersohn-Becker, Hilma af Klint, Séraphine de Senlis, Frida Kahlo, Sophie Taeuber-Arp, Sonia Delaunay et Marlene Dumas

Chez le même éditeur, Femmes artistes de Mélanie Gentil (Palette, 2017) s’adresse à des plus grands, ados et adultes. Voilà le résumé :

Si les femmes sont extrêmement présentes dans l’art occidental en tant que personnages figurés, force est de constater qu’elles le sont beaucoup moins en tant qu’artistes. L’image sociale de la femme peintre, sculptrice ou photographe fut longtemps déconsidérée. Pour faire tomber ces obstacles, il a fallu des combats politiques et esthétiques, marqués par un féminisme à la fois courageux et créatif. Découvrez dans cet ouvrage des personnalités singulières et très fortes dans l’adversité comme Sonia Delaunay, Frida Kahlo, Niki de Saint Phalle ou plus récemment Shadi Ghadirian.

La chouette revue d’art Dada a consacré son numéro de novembre 2020 aux artistes femmes (mais notons que le magazine n’a consacré que 4 monographies à des femmes artistes en dehors de ce numéro, sur 126 numéros).

Et les femmes artistes, on n’en parle pas que dans les livres !

Petites histoires de grandes artistes, ce sont des vidéos d’animation ludiques et éducatives, à partir de 7 ans; « L’objectif de chaque épisode ? Faire découvrir en 3 min la vie et l’œuvre d’une artiste femme du XXe siècle. Imaginé par la scénariste Sophie Caron, chaque récit transmet l’originalité d’une démarche, son importance au sein d’un courant artistique, certains épisodes biographiques déterminants ainsi que les difficultés que l’artiste aura pu rencontrer dans l’exercice de sa pratique. » Le ton est (peut être un peu trop) didactique. On y croise des figures connues (Camille Claudel) mais aussi des artistes que j’ai personnellement découvertes comme Tarsila do Amaral. Elles sont produites par AWARE, association qui a pour objectif de « réécrire l’histoire de l’art de manière paritaire ».

Enfin, même s’il s’adresse à un public adulte, je voulais quand même citer le MOOC « elles font l’art » du centre Pompidou sur les femmes artistes de 1900 à nos jours, avec des illustrations de Pénélope Bagieu. Il est peut être accessible aux ados ?

Je parlais de l’invisibilisation des femmes artistes, ce n’est pas tout à fait vrai. L’une d’entre elle se détache, est visible. C’est Frida Kahlo.

Les deux Frida

L’artiste mexicaine est une des rares à être régulièrement évoquée dans la littérature jeunesse depuis de nombreuses années (dans la lignée du film de 2003 ?). Elle est aussi dans quasiment tous les livres de “portraits de femmes”. Et ce n’est pas le cas seulement dans les livres. Il y a un marketing énorme autour de cette artiste qui touche aussi les enfants : Barbie Frida Kahlo, carnets, vêtements pour enfants… et même masques depuis le début de la pandémie. Cette exploitation marketing gomme l’engagement politique de cette femme, son handicap, et même très souvent son art, puisqu’on ne montre presque jamais ses tableaux mais toujours un portrait un peu fantasmé. Cette surreprésentation a un fort effet « arbre qui cache la forêt » : il y a une artiste connue, mais si vous voyez on parle des femmes artistes on a un livre sur Frida Kahlo dans notre collection… (on retrouve d’ailleurs cela avec les femmes scientifiques et la figure de Marie Curie)

Ca n’empêche pas que la production de livres autour de cette artiste soit très intéressante. Je vous propose donc une sélection (contrairement aux autres parties de l’article, je n’ai pas cherché à être exhaustive). D’abord, des albums, qui se sont inspirées de la vie et/ou de l’oeuvre de Frida Kahlo pour en proposer une lecture personnelle.

A la recherche de Frida Kahlo, de Catherine Ingram et Laura Callaghan (éditions du centre Pompidou, 2020). Un livre jeu à partir de 5-6 ans, un cherche et trouve dans l’esprit de où est Charlie ? 

Frida Kahlo et ses animaux de Monica Brown et John Parra (Versant Sud, 2019). Album biographique à partir de 4 ans. Ce livre raconte l’histoire de Frida Kahlo et celle de deux singes, d’un perroquet, de trois chiens, de deux dindes, d’un aigle, d’un chat noir et d’un faon.

Des pinceaux pour Frida de Véronique Massenot et Elise Mansot (l’élan vert, 2021), de la collection « Pont des Arts » qui a pour but de faire découvrir l’art par la fiction.

Petite Frida d’Anthony Browne (Kaléidoscope, 2019). Album à partir de 6 ans Une fillette solitaire… Une amitié magique… Voici l’histoire vraie d’une rencontre : celle de Frida Kahlo avec l’amie imaginaire qui l’a accompagnée et inspirée toute sa vie. À travers d’étonnants tableaux, Anthony Browne dresse un portrait très personnel de la petite Frida, avant qu’elle devienne l’une des artistes les plus célèbres au monde.

Frida de Sebastien Pérez et Benjamin Lacombe (Albin Michel Jeunesse, 2016). Album à partir de 9 ans. L’une des plus grandes figures de l’art mexicain du XXe siècle inspire Benjamin Lacombe et Sébastien Perez pour leur nouvelle collaboration.  Pour lui rendre hommage, Benjamin Lacombe propose une immersion inédite dans le processus créatif de l’artiste. Une succession de pages découpées et un texte poétique nous entraînent dans les profondeurs de l’âme de Frida Kahlo. À la manière d’un recueil de pensées, le livre explore les thématiques qui sont chères à Frida : l’amour, la mort, la terre, les animaux… 

Et une petite sélection parmi les documentaires qui lui sont consacrés :

Comment parler de Frida Kahlo aux enfants ? de Sandrine Andrews  (le baron perché, 2013) est malheureusement épuisé, mais vous le trouverez peut être encore en bibliothèque et j’aime beaucoup cette collection qui s’adresse aux parents pour accompagner leurs enfants.

Frida Kahlo de Sarah Barthère et Aurélie Grand (Milan Jeunesse, 2020), documentaire à partir de 5 ans, dans la collection “art” des documentaires Milan.

Frida Kahlo, une peinture de combat de Magdalena Holzhey (Palette, 2005), un documentaire à partir de 8 ans

Frida Kahlo : non à la fatalité d’Elsa Solal (Actes Sud Junior, 2020). Biographie romancée suivie de quelques pages documentaires, dans une collection, “ceux qui ont dit non”, qui propose des figures engagées. A partir de 12 ans

On trouve également un livre sur elle dans la collection Petite et grande de chez Kimane, dans la collection “les grandes vies” de chez Gallimard Jeunesse, dans la collection « Quelle histoire ». Ainsi qu’un numéro de la revue Dada.

Enfin, il me semble important de citer le film Frida de Julie Taymor avec Selma Hayek et Alfred Molina (2003), qui a beaucoup fait, je pense, pour la popularité de l’artiste, et qui peut être regardé par des adolescent·e·s. Voilà la bande annonce :

Frida Kahlo prend “beaucoup de place”, mais on peut trouver des ressources sur d’autres artistes. Je n’ai réuni ici que des monographies. J’ai essayé d’être complète, mais c’est difficile, donc n’hésitez pas à rajouter en commentaire les titres qui m’auraient échappé. (je les présente ici par ordre alphabétique d’artiste).

rosa bonheur buffalo billRosa Bonheur :rosa bonheur audacieuse

Rosa bonheur, l’audacieuse de Natacha Henry (Albin Michel Jeunesse, 2020), un roman pour ado à partir de 13 ans dont voilà le résumé : Rosa, 14 ans, veut vivre de sa passion : la peinture animalière. Le mariage ne rentre pas dans ses plans, d’autant que c’est pour Nathalie, la fille d’amis de son père, que son cœur bat. Mais dans le Paris du XIXe siècle, les femmes ne sont pas libres. Certaines formations, comme les Beaux-Arts, leur sont interdites. Certains lieux sont dangereux si elles s’y rendent seules. Quant à vivre libre? Ce serait le scandale assuré ! Malgré son jeune âge, Rosa compte bien imposer ses choix. Aidée de son père et de Nathalie, elle prend des cours de peinture et se rend au Louvre pour s’inspirer des plus célèbres tableaux de l’Histoire ! Rosa n’accepte aucun compromis. Entrer dans le monde de l’art, pour elle, c’est s’affranchir de la loi des hommes. 

 

Maman de Louise Bourgeois

Louise Bourgeois :

 Une berceuse en chiffon : la vie tissée de Louise Bourgeois d’Amy Novesky et Isabelle berceuse en chiffonArsenault (La Pastèque, 2016). « Tout comme l’araignée qui tisse sa toile et la répare, la mère de Louise était tisserande et réparait des tapisseries. Pendant son enfance, Louise a fait son apprentissage auprès d’elle, avant de devenir elle-même artiste tapissière. Louise a travaillé le tissu tout au long de sa carrière, et cet album biographique est une illustration de l’expérience qui lui a inspiré ses œuvres les plus célèbres, celle de l’enfant tissant aux côtés d’une mère aimante et attentionnée. Par son récit poétique et superbement nuancé, le livre déploie sous nos yeux la relation entre la mère et la fille, et jette un jour lumineux sur le tissage des souvenirs en chacun de nous. » Un très bel album, avec les illustrations magnifiques d’Isabelle Arsenault. 

louise bourgeois Kimane

Louise Bourgeois de Maria Isabel Sanchez Vegara et Helena Pérez Garcia, collection Petite & grande (Kimane, 2020). La collection Petite & Grande présente des bibliographies en album de femmes célèbres et inspirantes : artistes, scientifiques, militantes..

camille claudel sculptureCamille Claudel : 

Le cas de Camille Claudel est un peu à part. Plusieurs livres pour enfants lui sont consacrés, mais ils parlent beaucoup plus de son histoire d’amour avec Rodin que de son travail de sculptrice. C’est flagrant quand on compare les résumés des ouvrages qui leur sont consacrés. Pour Camille Claudel, on parle d’amour, de folie, on la présente comme une muse influente. Pour Rodin, on parle de génie, de talent, de travail. 

camille claudel

Heureusement, L’incroyable destin de Camille Claudel : la rage de sculpter de Bénédicte Solle-Bazaille et Daphné Collignon (Bayard Jeunesse, 2019) semble éviter ce biais. Déjà, la couverture la montre en train de travailler… C’est un petit roman biographique à partir de 8 ans, complété par quelques pages documentaires. 

On trouve également un numéro de la revue Dada (avril 2017) consacré à son travail. 

kusama oeuvreYayoi Kusama :yayoi kusama phaidon

Yayoi Kusama : l’artiste qui mettait des pois partout (et s’en fichait) de Fausto Gilberti (Phaidon, 2020). A partir de 4 ans. Comme à chaque fois chez Phaidon, le titre est également disponible en anglais

dora maar dadadora maar main coquillageDora Maar : 

La revue Dada consacre son numéro de juin 2019 à la photographe surréaliste. On n’évite pas complètement la caricature, avec un article intitulé « belle et rebelle », mais la revue met en avant son travail et ne se contente pas de la présenter comme la muse de Picasso. 

violettes berthe morisotberthe morisot tableauBerthe Morisot :

    Des violettes pour Berthe Morisot de Christine Flament (école des loisirs, 2011). Les livres de la collection Archimède regroupent une histoire et quelques pages documentaires. Ici, une petite fille livre des fleurs chez Berthe Morisot. Le livre est un peu vieillot mais c’est le seul titre sur cette artiste. A partir de 8 ans. 

    niki-de-saint-phalleNiki de Saint-Phalle :niki-saint-phalle-palette

    séraphine de senlis tableauSéraphine de Senlis :séraphine affiche film

    Je n’ai pas trouvé de livre jeunesse sur cette artiste, mais je voulais parler du film Séraphine de Martin Provost (2008), avec Yolande Moreau dans le rôle titre. C’est par ce film que j’ai découvert cette artiste. J’en garde cependant le souvenir d’un film assez dur, à réserver, donc, aux grands ados. 

    vigée le brunn tableauElisabeth Vigée Le Brun :

    Je n’ai pas trouvé de livre jeunesse sur cette artiste, mais je tenais à citer « la vie extraordinaire de la peintre Elisabeth Vigée Le Brun« , un épisode du podcast « les odyssées » de France inter, en coproduction avec le musée du Louvre. Laure Grandbesançon a un vrai talent pour rendre ses histoires vivantes et addictives, et tous les épisodes du podcast sont un vrai plaisir. A partir de 5-6 ans. 

      Voilà !

      J’ai tenté d’être exhaustive, mais bien sûr j’ai sans doute du rater quelques titres, n’hésitez pas à compléter en commentaire !

      Edit du 27 mai : je viens de tomber sur cet article de télérama avec six biographies de femmes artistes pour inspirer les enfants et les ados.

      Homosexualité dans les albums jeunesse, partie 1

      J’ai participé il y a quelques temps à une table ronde sur la représentation des LGBT dans la littérature jeunesse (dire que quand j’ai commencé cet article, il débutait par « je vais participer dans quelques temps à une table ronde »…) avec Mx Cordelia, Anne-Fleur Multon, Marie de Ce que tu mates et Hélène Breda.

      Elle a été enregistrée et on peut l’écouter ici :

       

      Et c’était vraiment chouette ! (j’espère que ça l’est aussi à l’écoute, mais en tout cas j’ai adoré y participer). Pour cette table ronde, je me suis plus particulièrement penchée sur les albums jeunesse. Et j’ai eu envie d’en parler ici aussi, de manière complémentaire à la table ronde, en vous présentant des titres, en vous montrant des extraits d’albums, etc.

      Je parlerai ici d’homosexualité quasiment uniquement, la bisexualité et la transidentité étant absentes, ou presque, des albums jeunesse.

       

      Une représentation très récente

      Les représentations explicites d’homosexualité dans les albums pour enfants sont inexistantes jusqu’à très récemment, c’est-à-dire au début des années 2000. Soit un peu plus tard que dans les romans jeunesse, où ils apparaissent de manière discrète au début des années 1990.

      Cependant, bien avant, certaines situations, certains personnages se prêtent à une interprétation homosexuelle : des « amis » qui vivent ensemble, en particulier. Je pense par exemple à Poule Rousse d’Etienne Morel et Lida, publié en 1949, où les deux amies emménagent ensemble et où la dernière phrase évoque la fin heureuse des contes pour les couples hétérosexuels.

      poule rousse

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      (et elles lisent ensemble la plus mignonne des petites souris, un des albums préférés de toute mon enfance mais aussi un des livres les plus sexistes qui soient…).

      Et c’est encore le cas dans des livres plus récents. On peut par exemple citer Renard & Renard de Max Bolliger et Klaus Ensikat (Joie de Lire, 2002).

      renard & renard

      L’éditeur parle, dans la présentation de l’album, de deux frères, mais rien (en tout cas dans la traduction française) ne l’indique dans le texte du livre. On voit juste deux renards mâles aux caractères opposés vivre ensemble, se manquer quand ils sont séparés, et s’aimer. L’album se termine sur cette phrase : « par dessus-tout, il s’ennuyait du renard peureux qui l’attendait dans leur terrier ».

      Chez ce même éditeur, je m’interroge sur va faire un tour ! de Joukje Akveld et Philip Hopman, publié en 2017, alors qu’on trouve désormais régulièrement des livres évoquant explicitement l’homosexualité.

      va faire un tour

      Ce livre commence par ce qui ressemble fort à une scène de ménage entre William et Bruno, qui vivent ensemble. Bruno, agacé, part faire un tour en vélo, tout en pensant à William. Cette séparation leur permet de se calmer et ils sont heureux de se retrouver. L’album s’achève sur une image des deux personnages qui dinent ensemble dans leur cuisine. Une photo sur le mur ressemble fortement à une photo de couple. Et pourtant, Bruno désigne William comme son ami.

      Mais s’il était impensable de parler homosexualité dans un album dans les années 50, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Alors couple ou collocation ? Je serais curieuse de savoir ce qui est dit dans la version originale, en néerlandais.

      Ces livres laissent aussi, et ça peut être précieux, une liberté d’interprétation au jeune lecteur. Qui peut ainsi y puiser ce dont il a besoin.

       

      Le premier album a utiliser ouvertement le mot homosexuel, à ma connaissance, c’est Marius de Latifa Aloui M. et Stéphane Poulin, à l’atelier du poisson soluble, en 2001. Mais plusieurs albums abordent le sujet de l’homosexualité juste avant : l’heure des parents de Christian Bruel et Nicole Claveloux (Etre, 1999), Camélia et Capucine d’Adela Turin et Nella Bosnia (Actes Sud Junior, 2000). Enfin, un précurseur, si on le compte parmi les albums et non parmi les romans première lecture (il est à la limite entre les deux), Je me marierai avec Anna de Thierry Lenain et Mireille Vautier (éditions du sorbier, 1992).

       

      On va ensuite voir une première vague d’albums mettant en scène des personnages homosexuels au milieu des années 2000, avant une nouvelle accélération de la production depuis le mariage pour tous et les années 2012-2013. Cependant, on reste dans une production de niche, souvent par de petits éditeurs (voir des micro-éditeurs militants). Ce qui pose la question de la diffusion des livres et de l’accès du grand public à ces questions.

       

      Homoparentalité

      Dans les albums jeunesse, actuellement, la présence de l’homosexualité est souvent, avant tout, homoparentale. Les premiers livres à aborder la question apparaissent donc autour de 2000, et se multiplient depuis le mariage pour tous. Certains sont purement narratifs, beaucoup ont des velléités documentaires.

      Le premier cas que l’on trouve, c’est celui de la famille recomposé, avec un enfant issu d’un couple hétérosexuel.

      Marius, donc, est un petit garçon de 5 ans qui raconte son quotidien avec ses mots à lui. Ses parents se sont séparés, il a donc deux maisons, et « maintenant maman a un amoureux et mon papa aussi ».

      marius

      Il raconte pêle-mêle sa cabane dans le jardin, son amoureuse la « femme-pirate », l’amoureux de sa maman qui « n’aime pas qu’on lui coupe la parole » et l’amoureux de son papa qui « rouspète quand je parle en même temps que le monsieur de la télévision ». Mais aussi l’incompréhension de certaines personnes de son entourage : sa grand-mère ou son institutrice.

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      C’est un très bel album et avec des illustrations très fortes et originales de Stéphane Poulin à la peinture à l’huile.

      On trouve ici une situation qu’on retrouvera dans plusieurs album : un enfant pour qui la situation est évidente, et qui la dit, sans aucune difficulté. Et les préjugés des adultes, les remarques homophobes auxquelles l’enfant doit faire face. Sans forcément les comprendre vraiment.

       

      Dans la quasi totalité des livres, donc, l’homosexualité du parent est totalement accepté par l’enfant. Le seul livre que j’ai lu où c’est l’enfant qui rejette l’homosexualité de son père, c’est l’amoureux de papa d’Ingrid Chabbert et Lauranne Quentric (Kilowatt, 2017), comme on le voit dans la vidéo les livres pour enfants sur l’homoparentalité 2 : Amandine, l’héroïne, elle aussi issue d’un couple hétérosexuel séparé, refuse l’homosexualité de son père et son nouveau compagnon (qui se trouve être son instituteur). Elle comprendra ensuite que « c’est de l’amour tout ça, juste de l’amour », grâce à son père, sa mère et ses amis. Mais il ne s’agit pas d’un album, mais d’un roman première lecture, « à lire seul(e) dès 7-8 ans ».

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      De nombreux albums mettent en scène des  « catalogues de familles » : on y présente tous types de familles, « classiques », adoptives, monoparentales, recomposées, homoparentales, etc.

      Le précurseur, et celui qui reste mon chouchou, c’est l’heure des parents de Christian Bruel et Nicole Claveloux, qui a été édité une première fois chez Etre en 1999, puis réédité par Thierry Magnier avec une couverture différente en 2013. J’en parle en détails ici.

      heure parents

      Camille (enfant volontairement non genré) s’endort devant son école et rêve de plein de familles différentes. Sur chaque double page, Camille va s’imaginer dans une nouvelle famille et tous types de familles vont être abordées, mais aussi tous types de parents, différents les uns des autres par leurs hobbies, leurs métiers, leurs façons d’être parent. Toutes ces familles sont toutes mises sur le même plan. Et surtout, elles sont toutes présentées de façon positive, dans des situations de jeu, de câlin, d’affection. On y trouve une famille avec deux mamans, une famille avec deux papas :

       

      On trouve de nombreux titres sur ce principe de catalogue. Dans Mais… comment naissent les parents ? de Jean Regnaud et Aude Picault (Magnard, 2014) demande à ses copains comment naissent les parents, et chacun lui raconte sa naissance (naturelle, adoptive, par PMA…) et on y voit un couple de mamans. Dans Un air de familles, le grand livre des petites différences de Béatrice Boutignon (Le Baron perché, 2013, épuisé), ce sont toutes sortes de familles d’animaux dans des situations de la vie courante (dans leur nid, à l’extérieur ou au musée). Il n’est pas narratif, ce sont simplement des tableaux, et on peut prendre chaque page individuellement. Dans Camille veut une nouvelle famille de Yann Walcker et Mylène Rigaudie (Auzou, 2013), le petit garçon est agacé par ses parents et décide de se chercher une nouvelle famille. Il va donc voir les familles de ses copains. L’un vit avec ses deux papas. Mais ce livre tombe, à mes yeux, dans un travers qu’on voit parfois, la reprise des stéréotypes sexistes du couple hétérosexuel : l’un des pères est présenté comme fort, l’autre comme doué en cuisine… Enfin, Familles de Patricia Hegarty et Ryan Wheatcroft présente cette fois des humains réalistes au cours d’une journée et de ses différentes activités, et met en avant le côté aimant et protecteur de la famille. Il y a une famille avec deux papas. Cet album fait également attention à la diversité (couples mixtes, familles racisés, personnages handicapés). Et j’adore les illustrations de cet album, mais je trouve le texte sans grand intérêt…

       

      On trouve d’autres albums beaucoup plus centrés sur une famille homoparentale. Les premiers que je présente ici utilisent, comme souvent dans les albums jeunesse, des animaux, anthropomorphiques ou non.

      Commençons par deux albums mettant en scène un couple de manchots mâles, Roy et Silo, ayant couvé un œuf ensemble et élevé la petite manchote qui en est sortie. Ils sont inspirés par une histoire vraie qui a eu lieu au zoo de New York. Le premier, Tango a deux papas, et pourquoi pas ? est de Béatrice Boutignon et a été publié en 2010 au Baron Perché (il est désormais épuisé). Le second, et avec Tango, nous voilà trois ! de Justin Richardson, Peter Parnell et Henry Cole a été publié en France par Rue du Monde en 2013, mais la publication aux USA date de 2005.

      Je n’ai lu que le premier, qui est très mignon, avec de jolies illustrations, mais dont le texte est un peu longuet.

      Avec Jean a deux mamans d’Ophélie Texier (l’école des loisirs, 2004), on a cette fois des animaux anthropomorphiques.

      jean 2 mamans

      Jean raconte de façon factuelle sa vie quotidienne avec ses deux mamans, les activités de chacune et ses jeux d’enfants. J’en ai parlé ici. Publié en 2004, chez un grand éditeur (donc bien distribué) et indiquant clairement l’homoparentalité dès le titre, il a fait scandale à sa sortie (j’y reviendrai). Il a le mérite de s’adresser directement aux tout-petits, par son illustration et son texte simple et par le fait qu’il est cartonné. Cependant le dessin et le texte se révèlent sans grand intérêt. Et surtout, il reproduit des stéréotypes courants dans le couple hétérosexuel. Ainsi, la mère qui a porté l’enfant se retrouve cantonnée aux activités traditionnellement féminines (cuisine, couture, consoler l’enfant…) et porte un tablier alors que l’autre mère se retrouve liée aux activités traditionnellement masculines (bricolage, chahut, etc).

      Avec mes deux papas de Juliette Parachini-Deny et Marjorie Béal (des ronds dans l’O, 2013), après les manchots et les loups, place aux oiseaux. Un couple de deux mâles trouve un œuf, le couve, en prend soin. On est ici à nouveau dans l’anthropomorphisme, leur petite fille ira à l’école, etc.

      mes deux papas

      Le texte est simple, les illustrations aussi, et il est donc accessible aux tout-petits.

       

      Dans les deux albums qui suivent, on a des personnages humains et des illustrations beaucoup plus réalistes. Dans la fête des deux mamans d’Ingrid Chabbert et Chadia Loueslati (les petits pas de Ioannis, 2010, épuisé), une petite fille fabrique au centre de loisirs un cadeau de fête des mères. Mais à qui l’offrir ? La petite fille se renferme sur elle-même. Mais ses mamans vont l’aider à trouver une solution.

      fête des deux mamans

       

      Dans les papas de Violette, d’Emilie Chazerand et Gaelle Souppart (Gautier-Langereau, 2017), la petite fille parle de sa vie avec ses deux papas, de la manière dont ils prennent soin d’elle, de ce qu’elle partage avec eux. Mais elle fait aussi face aux moqueries homophobes de ses camarades de classes, et ses papas ont aussi des difficultés à faire face au regard des autres… Vous pouvez en voir plus ici.

      papas de violette

      Personnellement, j’ai trouvé le propos un peu trop appuyé, mais il a l’intérêt de mettre en scène des humains réalistes, et il est utile si vous cherchez un album concret et réaliste sur la question.

      Et enfin, on bascule dans l’univers du conte avec le fils des géants de Gael Aymon et Lucie Rioland (Talents Hauts, 2013).

      fils des géants

      Un tout petit tout petit enfant est abandonné par ses parents, le roi et la reine, qui le trouvent trop petit pour survivre. Il est heureusement recueilli par deux géants qui lui donnent leur force et leurs mots, pour l’aider à grandir. Gael Aymon a décidément bien du talent pour revisiter les contes. Ici, si les mots homoparentalité ou homosexualité ne sont pas présents, c’est une lecture assez évidente. Et surtout, le conte souligne que ce qui compte vraiment, pour faire une famille, pour faire des parents, ce n’est pas le sang mais l’amour et l’attention prodigués. Une très belle histoire.

      Et cette histoire me permet de commencer à dire que l’univers des contes de fées à souvent été choisi pour évoquer l’homosexualité, mais ça j’en parlerai dans un second article parce que celui-ci est déjà très long… La suite dès que possible, donc !