Analyse de la production éditoriale

La fuite dans la forêt

Je reprends, beaucoup trop longtemps après, ma série d’articles sur les princesses. J’ai parlé de princesses qui attendent passivement le prince charmant. Heureusement, il y a des princesses qui prennent leur destin en main. Et même dans les contes traditionnels, Pierre Péju tempère l’immobilité féminine dans La petite fille dans la forêt des contes (Robert Laffont, 1981), rappelant l’espace de liberté ménagé par la fuite de Blanche-Neige :

« Cette parenthèse forestière ou marginale est présente dans presque tous les contes, et c’est dans ce laps de temps que la petite fille est vraiment elle-même, autonome et aventurière. […] Le conte […] ne pouvait que parler de cette attitude active et marginale des filles qui, refusées ou écrasées, ouvrent ­momentanément d’autres voies. Seulement voilà, la plupart des contes traditionnels ferment, en s’achevant, tout ce qu’ils ont ouvert (ou laissé entendre) afin que tout rentre dans l’ordre. Ils montrent l’échappée de la petite fille, et ils décrivent aussi comment elle est piégée, reprise, réinstallée, en un mot faite reine ! »

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(Blanche neige par Josephine Poole et Angela Barret, kaléidoscope 2003, 1e édition 1991)

Je n’ai pas lu son livre, seulement des articles ou des extraits. Vous pouvez retrouver son analyse des princesses dans les contes dans la seconde partie de cet article.

Il est vrai que de nombreux contes de fées accordent à la future princesse un moment loin des règles sociales, le plus souvent dans la forêt et que cette fuite leur permet d’échapper à un destin tragique.

elle (la princesse) est aussi le signe le plus sûr d’une échappée ou d’une dérobade. L’esquisse d’un renoncement possible aux effets sociaux de sa propre beauté : elle s’enlaidit, se couvre de suie, se transforme en bête, s’enfonce dans les bois. (source)

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(illustration de Franz Juttner, 1905)

Cependant alors que Piere Péju semble décrire toute la période d’éloignement du château, de la cour et de la position de princesse comme un moment d’autonomie et de liberté, c’est loin d’être le cas. Rappelons que quand Blanche-Neige se sauve dans la forêt et se retrouve… à faire la bonne pour sept nains. Et reste cloitrée dans leur maison. On a vu mieux comme période de liberté !

« Veux-tu faire notre ménage, les lits, la cuisine, coudre, laver, tricoter ? En ce cas, nous te garderons avec nous et tu ne manqueras de rien. »

Blanche-Neige leur promit tout ce qu’ils désiraient et resta chez eux. Elle vaquait aux soins du ménage. Le matin, les nains s’en allaient pour chercher dans les montagnes de l’airain et de l’or ; le soir, ils rentraient au logis, où le diner devait se trouver prêt.

(Jacob et Wilhelm Grimm, Blanche-Neige)

Le sort de Peau d’âne n’est pas plus enviable :

L’Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse ;
À tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place.
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;
Enfin elle arriva dans une Métairie
Où la Fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler
La contredire et la railler ;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos ;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

(Perrault, Peau d’âne)

Si je rejoins Pierre Péju quand il dit « Emblème également du féminin vierge, énergique et sauvage, le conte nous dit qu’elle doit être au plus vite conjugalisée et « maternisée » (un jour, son Prince, forcément va venir ! Et ils auront beaucoup d’enfants…) », je suis moins certaine qu’aller faire la vaisselle soit une vraie échappée ^^

Je vous laisse retrouver les différents articles déjà publiés sur les princesses ici, et j’espère revenir dans moins de six mois pour vous parler baiser du prince charmant, coup de foudre et mariage !

 

Les liens du moment (4 janvier 2017)

Oups, ça fait 9 mois que je ne suis pas venue ici… Pourtant ce n’est pas l’envie qui m’en manque. C’est le temps. Les quelques mois qui viennent de s’écouler n’ont pas été de tout repos et j’ai été occupée par d’autres projets et par mes enfants. Je ne perds cependant pas espoir de réussir à reposter régulièrement ici ! Je reprends avec une petite revue de presse/de blogs. Je vous donne ainsi de la lecture ailleurs à défaut d’en proposer suffisamment ici !

Littérature jeunesse

Un nouveau blog très chouette, les livres de Mumu. La maman de Muriel, petite fille métisse, « cherche continuellement une littérature jeunesse plus diversifiée et débarrassée des clichés de genre. Je pense que nos enfants méritent des livres, des films, des produits culturels dédiés plus riches et plus proches des réalités d’aujourd’hui et de ce qu’ils vivent. » Elle est également active sur twitter.

Le placard sous l’escalier ou PlacardProject est un séminaire organisé par des étudiants de l’ENS : « Genres, sexualités et identités queer dans les productions culturelles pour la jeunesse (1945-2015) ». Deux séances sont encore à venir. On trouve un blog, un compte twitter et une page facebook. Il y a un LT de chaque séance sur twitter et des enregistrements des séances devraient être bientôt disponibles. J’ai pu assister pour le moment à deux séances et je n’ai pas été complètement convaincue, sans doute parce que mon point de vue était trop différent de celui des intervenants, étudiants ou chercheurs mais pas professionnels du livre.

Seize livres pour combattre les stéréotypes dans les contes de fées, où l’on découvre que Madame Figaro peut faire une belle sélection de livres antisexistes.

Une analyse de la répartition fille/garçon dans le magazine « les belles histoires » qui souligne la sur-représentation des garçons et qui est l’occasion d’une réflexion plus globale très intéressante sur la représentation dans la littérature jeunesse.

Un « guide à l’usage des auteurs qui écrivent des livres sexistes (mais qui ne le font pas exprès) » qui souligne les « pièges » dans lesquels les auteurs tombent trop souvent (« Vos personnages féminins sont décrits avant tout par leurs attributs physiques »,  » Vous avez le syndrome de la Shtroumpfette »). S’il ne parle pas spécifiquement de littérature jeunesse, les conseils et analyses marchent aussi pour ce secteur !

Vous voulez découvrir des femmes qui ont contribué à changer le monde ? Allez voir ces femmes incroyables qui ont changé le monde de Kate Pankhurst (pour les petits) ou l’ABCD…Z des héroïnes de Marylin Degrenne et Florette Benoit (pour les plus grands).

Sur le bog des Vendredis Intellos, Philippe Aim dénonce le sexisme d’un extrait de  documentaire récemment paru à l’école des loisirs, Le mystère de la vie de Jan Paul Schutten et Floor Rieder. Suite à cet article, une analyse de l’ensemble du livre a été publié sur le blog LU cie & co.

Anne GE propose sur son blog Women and fiction un article passionnant consacré à l’étiquette « féminine » en littérature : lectures de filles, écriture de filles. « Les lectures féminines ne doivent donc être appréhendées uniquement à partir de raisonnements de type « les filles préfèrent [tels livres]… » mais comme des pratiques culturelles complexes; du point de vue, certes, de leur contenu formel et thématique, mais surtout du point de vue de leur intégration à l’économie du livre (leur marketing) et à des pratiques culturelles socialement construites. »  De manière générale, je vous recommande vivement ce blog, qui s’intéresse aux liens entre genre et expérience de lecture.

Cité dans l’article précédent, une étude de Christine Détrez et Fanny Renard : « Avoir bon genre ? : les lectures à l’adolescence sur les pratiques de lecture des adolescents selon leur genre.  Ainsi que, de Christine Détrez et Mohamed Dendani, « lectures de filles, lectures de garçons en classe de troisième« .

Filles d’album, les représentations du féminin, une conférence de Nelly Chabrol-Gagne au salon du livre jeunesse de Namur en 2011 :

Je rappelle au passage que c’est également le titre d’un livre qu’elle a publié à l’atelier du poisson soluble et que c’est ce livre qui a donné son nom à mon blog.

 

Education, genre et féminisme

Je n’ai même pas pris le temps de vous parler ici de mon nouveau projet ! Voilà Maternités Féministes et @MereFeministe, le blog et le compte twitter d’un groupe de mères féministes dont je fais partie qui réfléchit à la maternité et à l’éducation d’un point de vue féministe, mais surtout d’un point de vue très concret, sur la manière de faire au quotidien, nos réussites mais aussi nos difficultés ou nos échecs. Pour en savoir plus, allez lire ce très beau texte, le manifeste du projet.

 

J’espère revenir très vite ! En attendant, n’hésitez pas à fureter dans la page Analyse des représentations genrées ou à me suivre sur twitter où je suis beaucoup plus active !

Les liens du moment (4 avril 2016)

Litterature jeunesse

Une super sélection par Kaleidoscope Quebec de livres jeunesse pour un monde égalitaire. Cette sélection, qui a pour sous-titre « Osez un monde inclusif où chaque enfant peut être lui-même » comporte les catégories suivantes : égalité des sexes, affirmation de soi, diversité corporelle, diversité culturelle, diversité familiale, diversité fonctionnelle (aborde la notion de handicap), diversité de sexe et de genre, société. Elle rejoint ma liste de bibliographies.

Construire son identité de garçon : les représentations de la masculinité dans la littérature de jeunesse par Anne-Marie Dionne.

Des histoires de princesses (qui ont autre chose à faire que d’attendre le Prince charmant) chez Une femme et des livres (en attendant la suite de ma série sur les princesses, à laquelle je me remets dès que je trouve un peu de temps pour le faire).

Des livres pour enfants sur l’identité de genre, la transidentité : un article de Bob et Jean-Michel à propos de deux livres publiés au Rouergue et une vidéo de Princesse, la chaîne d’un autre genre.

Actualitté présente la maison d’édition Goater qui propose des livres contre les stéréotypes. 

Je vous ai déjà parlé des Culottées de Peneloppe Bagieu, j’ai particulièrement apprécié le portrait de Tove Jansson, créatrice des Moumines, d’autant plus, que, pleine de stéréotypes moi-mêmes, j’étais jusque là persuadée que c’était un homme.

Un article de la Nébuleuse sur le chouette Riposte de Jessie Magana.

Les livres jeunesse qui me font de l’oeil :

Elisabeth Brami et Estelle-Billon Spagnol publient chez Talents Hauts la déclaration des droits des mamans et la déclaration des droits des papas.

Je suis une fille de Tasmeen Ismail (éditions Milan, 2015) :

je suis une fille

 

Ca ne concerne pas spécifiquement la jeunesse, mais l’édition en général, un article de Diglee sur la grossophobie et le problème du modèle unique dans le monde de l’image.

 

Education et genre

La blogueuse féministe Olympe prépare un web documentaire pour décrypter comment les enfants apprennent à se comporter selon leur genre, de la conception jusqu’au choix d’un métier, intitulé l’école du genre. Le documentaire n’est pas encore en ligne, mais on peut déjà suivre sa page Facebook et en découvrir des extraits.

Stereotips, un blog de mamans féministes contre les stéréotypes de genre et les clichés sexistes.

Que se passe-t-il quand on demande à des enfants de dessiner quelqu’un qui serait pompier, chirurgien, ou pilote de l’armée ? Ils imaginent des hommes dans plus de 90% des cas.

Filles et garçons sur le chemin de l’égalité, de l’école à l’enseignement supérieur, les statistiques 2016 de l’éducation nationale qui « renseigne sur la réussite comparée des filles et des garçons depuis l’école jusqu’à l’entrée dans la vie active. Elle met en évidence des différences selon les sexes en matière de parcours et de réussite des jeunes, de choix d’orientation et de poursuite d’études entre filles et garçons, qui auront des incidences ultérieures sur l’insertion dans l’emploi ainsi que sur les inégalités professionnelles et salariales entre les femmes et les hommes. »

Un Mooc pour se former à l’égalité femmes/hommes (merci Carpediem)

Bonne lecture ! Vous pouvez retrouver des liens intéressants plus régulièrement sur la page facebook du blog et sur twitter. 

Des princesses qui partent à l’aventure

Des princesses héroïques dès le XVIIe siècle :

Dans les contes traditionnels, et dans de nombreux albums contemporains, les princesses restent profondément passives. Heureusement, dès le XVIIe siècle, on trouve des princesses actives, rebelles, qui ne font pas qu’attendre passivement leur prince. Ainsi, l’héroïne de Marmoisan de mademoiselle Lhéritier est une sorte de « Mulan » occidentale qui part combattre déguisée en homme,pour sauver l’honneur de sa famille. On notera qu’elle s’illustre au combat :

« il s’y donna trois grandes batailles, où Marmoisan se distingua d’une manière toute héroïque; et dans l’une desquelles il eut le bonheur de sauver la vie au prince »

Mme d’Aulnoy met aussi en scène, dans Belle-Belle ou le chevalier Fortuné, une femme qui se déguise en homme pour partir à l’aventure.

belle belle ou chevalier fortuné

Le chevalier Fortuné, par Marillier, Dessins pour le Cabinet des fées, 2 vol., 1785 (source)

Anne Defrance écrit ainsi dans Aux sources de la littérature de jeunesse : les princes et princesses des contes merveilleux classiques : « Dans les contes écrits par les premiers auteurs*, qui relèvent d’une esthétique galante et néo-précieuse, une revendication féministe est perceptible. Leurs princesses peuvent être dotées de qualités identiques à celles des princes – audace, générosité, courage, et ce sont à ces filles-soldats que revient ironiquement la charge de donner une leçon de virilité aux petits maîtres efféminés. »

*Rappelons que la grande majorité sont des femmes, même si Charles Perrault est le seul dont on garde vraiment la mémoire…

On reste cependant dans la société du XVIIe siècle, et Marmoisan, toute héroïque, courageuse qu’elle soit, ne peut apparemment pas supporter un peu de linge sale et mal plié :

Cependant Marmoisan ravi de voir sa réputation cavalière bien établie, s’observa peut-être un peu moins que d’ordinaire, et eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin, en présence du marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi et des habits mal pliés; malgré sa douceur naturelle, il gronda fort ses gens sur ce sujet; et sa mauvaise humeur augmenta encore, remarquant que son pavillon n’était pas bien rangé. Il fit une attention si forte sur toutes ces choses, et entra dans des détails de propreté si pleins de bagatelles qu’il marqua parfaitement bien, en cette occasion, le caractère ordinaire des femmes, dont la plupart affectent dans leurs habits et dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelquefois jusqu’à la bizarrerie la plus ridicule, et dont elles se font un mérite comme d’une délicatesse bien entendue. Celles qui ont l’esprit un peu ferme sont ordinairement exemptes de ces défauts; cependant Marmoisan avec toute sa grandeur d’âme, n’avait pas eu la force de se mettre au-dessus, tant ce penchant est enraciné chez certaines personnes du sexe.

Et aujourd’hui ? 

Les princesses rebelles, actives, sont plus nombreuses. Elle sont plus souvent capables de se débrouiller seule, même pour affronter le danger. Ainsi, dans la princesse qui dit non, de Tristan Pichard et Daphné Hong (Milan Jeunesse, 2014) la princesse se débarrasse seule du sorcier et du dragon qui la retiennent, et quand le chevalier arrive, tout est déjà réglé !

princesse qui dit non

Dans Contes d’un autre genre (Talents Hauts, 2011), Gael Aymon propose des réécritures antisexistes de contes traditionnels (et c’est super et vous trouverez plus de détails ici). Dans la belle éveillée, réécriture de la belle au bois dormant, la princesse n’attend pas le prince. Elle se réveille seule (grâce à une fée qui lui a donné… le pire sommeil du monde !). Elle s’empare alors d’une épée, se fraye un passage dans la forêt de ronces, en sauvant un prince coincé au passage, puis sauve sa mère, ouvre les yeux de son père sur ses dangereux conseillers et obtient de lui de garder sa propre main pour qu’elle ne soit pas offerte à un prince quelconque. Les illustrations de François Bourgeon la représentent active, volontaire et même une épée à la main :

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En effet, plus besoin désormais de se déguiser en homme pour combattre ou partir à l’aventure. La princesse attaque (Delphine Chedru, Helium, 2012) porte sans souci une armure sur ses cheveux longs et une fleur pour la décorer.

princesse attaque

 

Et c’est elle qui va  libérer son compagnon, le chevalier Courage, prisonnier du cyclope à l’oeil vert. En effet, les princesses n’agissent pas que quand elles sont contraintes, pour s’échapper ou sauver leur vie. Elles n’hésitent plus à partir à l’aventure, à aller délivrer le prince. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (que je vous présente en détails très vite), elle part affronter le dragon qui retient le prince prisonnier.

Et dans le chevalier noir de Michaël Escoffier et Stéphane Sénégas (Frimousse, 2014), la princesse est bien décidée à défendre son territoire, sa tour, et n’hésite pas à en venir aux mains contre le chevalier ! (plus de détails ici)

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Même si on trouve encore des princesses potiches, on trouve donc des princesses actives, aventurières, et ça fait du bien !

Si vous avez d’autres titres en tête, les commentaires vous ouvrent les bras !

Une princesse qui attend le prince charmant…

Dans les contes traditionnels, le prince accomplit des exploits pour obtenir la main de la princesse. Il la délivre, la sauve, ou triomphe de l’épreuve réclamée par le roi pour l’épouser. La princesse, elle, attend et le regarde affronter les épreuves.

Simone de Beauvoir dit, dans le deuxième sexe, tome 2 (Gallimard, 1949) :

« Elle apprend que pour être heureuse il faut être aimée ; pour être aimée, il faut attendre l’amour. La femme c’est la Belle au Bois Dormant, Pean d’Ane, Cendrillon, Blanche Neige, celle qui reçoit et subit. Dans les chansons, dans les contes, on voit le jeune homme partir aventureusement à la recherche de la femme ; il pourfend les dragons, il combat les géants ; elle est enfermée dans une tour, un palais, un jardin, une caverne, enchaînée à un rocher, captive, endormie : elle attend. Un jour mon prince viendra… Les refrains populaires lui insufflent des rêves de patience et d’espoir »

 

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Dans cet extrait du documentaire pour petits les princesses de Stephanie Ledu et Lucie Brunellière (Milan, 2007), cette passivité s’exprime aussi bien dans le texte que dans l’illustration, avec une princesse assise, les mains jointes, alors que le prince est en train de se battre.

Dans Saint Georges et le dragon de Margaret Hodges et Trina Schart Hyman (Le Genevrier, 2014), la princesse Una va chercher le chevalier, elle est présentée comme courageuse, mais comme dans l’illustration précédente, elle assiste au combat de loin : « Georges pria Una de s’éloigner du danger pour assister au combat » puis « sa gente dame n’osa s’approcher pour le remercier que lorsqu’elle fut vraiment sûre que le dragon ne bougerait plus jamais ».

La princesse est parfois enfermée, ce qui l’empêche d’avoir le moindre rôle actif. C’est le cas dans Raiponce, où elle est enfermée dans une tour. Même lorsque la sorcière l’en chasse, qu’elle se retrouve à l’extérieur, elle se contente d’attendre, et c’est le prince, pourtant aveugle, qui se déplace jusqu’à la retrouver.

« L’inconvénient – ou, si vous préférez, l’avantage – d’être une princesse est de demeurer profondément passive. Vous vous contentez de rester assise là, sur votre trône, ou sur quelque rocher avoisinant : que les prétendants et les dragons règlent donc leurs affaires entre eux ! Poussée à l’extrême, cette passivité devient sommeil ou catalepsie. » (Alison Lurie, Ne le dites pas aux grands, essai sur la littérature enfantine, Rivages, 1999). Ainsi dans princesses oubliées ou inconnues de Philippe Lechermeier et Rebecca Dautremer (Gautier-Languereau, 2004) on découvre, avec une ironie certaine, la princesse de la Molle qui « a pour règle absolue de ne rien faire qui puisse lui couter le moindre effort. Elle se couche tôt, se lève tard et ne manque jamais la moindre sieste. Entre ces moments de repos et afin de se détendre, elle se prélasse sur d’immenses coussins dont la mollesse est légendaire ».

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Mais l’exemple le plus évident reste bien sûr la belle au bois dormant où la princesse dort pendant 100 ans et qui est réveillée par le prince.

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Les albums contemporains reprennent fréquemment cette image de la princesse qui attend. Quand on lit par exemple la princesse, le dragon et le chevalier intrépide de Geoffroy de Pennart (Kaleidoscope, 2013), on s’attend à un détournement du schéma traditionnel du conte (la princesse a un métier, le dragon est son ami, le chevalier est bête), et pourtant, c’est bien le chevalier qui part à l’aventure, affronte des monstres, pendant que la princesse le regarde de loin avec des jumelles et a beau crier qu’il faut l’aider, ne fait rien du tout. Elle finit bien sûr par tomber amoureuse de lui. (cet album a été analysé en détails par Egaligone ici).

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La princesse est donc passive, observatrice voire endormie, pendant que le prince mène l’action. Elle se contente d’attendre le baiser du prince…

Histoires de caprices et de pets

Bien élevées, polies, élégantes et raffinées… en un mot, parfaites ! Certaines princesses des albums contemporains se détachent clairement de ce modèle.

Des princesses pas toujours bien élevées…

Les princesses capricieuses se multiplient dans les albums contemporains et les premiers romans. On peut ainsi citer Mélisse, princesse capricieuse, qui s’ennuie. Elle exige de son père, le roi Isidore, d’avoir une peur bleue ou elle quittera le château (Benoît Broyart et Elsa Fouquier, les caprices de Mélisse, Milan, 2013). La princesse aux 1000 caprices de Christophe Miraucourt (Flammarion, 2002, épuisé) soumet tout le royaume, les paysans, le château et même son père le roi, à ses désirs les plus insolites. Dans l’usine à caprices d’Agnès de Lestrade et Claire Wortemann (Milan, 2013), le roi cède à tous les caprices de sa fille, et son serviteur, Blaise, travaille jour et nuit pour satisfaire tous les désirs de la princesse.

usine à caprices

Cependant, la princesse est généralement rappelée à la raison et change son comportement. Dans la princesse aux 1000 caprices, par exemple, l’héroïne « se perd dans la forêt et est recueillie par un couple de bûcherons qui vont lui apprendre les comportements simples de la vie en société. Elle va devoir participer aux tâches ménagères, prendre de l’eau au puits, nettoyer son bol. Elle en reviendra transformée. » (Ricochet). On est donc loin d’une remise en cause subversive de l’image de la princesse.

… ni très distinguées !

« A force de hoqueter, gargouiller et renifler, la Princesse Petits-Bruits, de Gudule et Marjolein Pottie (Mijade, 2013), ne séduit qu’un prince affligé de flatulences. Les Chaussettes de l’archiduchesse (Colas Gutman, Ecole des loisirs, Mouche, 2007) expliquent, par leur odeur méphitique, le célibat prolongé de l’héroïne. » (source)

Les princesses qui pètent sont finalement plutôt nombreuses. Pétunia est la princesse des pets (Dominique Demers et Catherine Lepage, Petunia princesse des pets, Dominique et compagnie, 2006, est présenté ici). On trouve une princesse qui pète en application (la princesse aux petits prouts présenté ici et ). Mais après tout, c’est normal, comme le rappellent Ilan Brenman et Magali Le Huche, dans un album réussi et drôle, Même les princesses pètent (P’tit Glénat, 2015).

même les princesses pètent

La mare aux mots parle de ce livre ici, la soupe de l’espace .

On trouve aussi au moins une princesse qui rote, la princesse Burp d’El Gora et Eléonore Thuillier (Kaléidoscope, 2014) dont là mare aux mots parle ici (« Même si cette princesse attend un peu passivement le prince charmant et sourit à tous les prétendants, et qu’on aimerait la voir prendre sa vie en main de manière un peu plus indépendante, elle finira par réussir à s’épanouir en s’acceptant telle qu’elle est ! »).

Mais là encore, cela s’accompagne pas forcément d’une remise en cause profonde de l’image de la princesse. En témoigne la fin de Même les princesses pètent :

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Les écoles de princesses

Je reprends aujourd’hui, ma série sur les princesses.

Dans les contes classiques, les princesses semblent grandir « en sagesse, en beauté et en vertu » sans réelle intervention. Il y a là l’idée que les princesses, par leur sang noble, sont naturellement supérieures au tout-venant.

Mais aujourd’hui s’est développée l’idée que les princesses doivent être éduquées. On les rapproche par cela des petites filles « normales » (j’y reviendrai). Cependant, ce n’est malheureusement pas une occasion de remettre en question les stéréotypes, bien au contraire.

Rares sont les princesses qui, comme Alystère dans Même les princesses doivent aller à l’école (Susie Morgenstern, l’école des loisirs, 1991) fréquentent l’école publique. (D’ailleurs, son père est très réticent à l’idée de l’inscrire à l’école Saint-Just !).  

Ainsi, dans le documentaire de Stephanie Ledu et Lucie Brunellière, les princesses (Milan, 2007), la princesse a une gouvernante et des professeurs particuliers, et les leçons évoquées n’évoquent que le maintien, l’étiquette et la distinction, et en aucun cas une formation intellectuelle (les livres servant à la faire se tenir droite en les portant sur la tête).

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Mais se développe aussi, dans la littérature jeunesse contemporaine, des récits ayant lieu au sein d’écoles spéciales pour les princesses. Et là encore, les clichés sont au rendez-vous, à la fois dans les illustrations (omniprésence du rose, en particulier) et dans les cours qui y sont dispensés. Pas question de formation intellectuelle, le plus souvent, on y parle danse et quelques matières artistiques, cours qui concernent l’aspect physique et l’élégance (révérence, coiffure et maquillage…). L’univers fantastique des contes de fées y fait parfois irruption avec des cours de dressages de dragons ou de potions magique.

Citons par exemple :

L’école crinoline de Serge Carrère et Gregory Saint-Felix (4 tomes, BD Kids 2012-2014)

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« Sous l’autorité bienveillante de mademoiselle Milune, les petites filles vont faire connaissance, découvrir le château et surtout… apprendre à devenir des princesses ! Au programme : cours de révérence, ballades en forêt, leçons de chant, apprentissage de la danse, etc. Celle-ci n’est pas sans importance, car le point d’orgue de l’année est le bal de fin d’année, organisé conjointement avec une école de petits princes… » (source)

Dans Princesse : les aventures à dessiner de Guilhem Salines (Grund, 2013, épuisé) dont la mare aux mots parle ici, « Tu es une petite princesse et tu viens d’être acceptée à l’école des princesses. Quelle chance ! Tu vas pouvoir suivre des cours de danse, de dressage de dragon, de coiffure et de maquillage, bref, tu vas t’amuser ! »

La palme est atteinte par la série Princesse academy de Vivian French, publiée depuis 2006 dans la collection Bibliothèque rose et toujours en cours (le volume 50 est à paraître) :

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Dans cette « institution pour princesses modèles », les petites princesses suivent des cours de dragonologie, de haute-couture royale, de cuisine fine, de sortilèges appliqués, de voeux bien choisis, de maintien et d’élégance. « Le jour de la rentrée, chaque princesse est priée de se présenter à l’Académie munie d’un minimum de :

  • Vingt robes de bal, dessous assortis
  • Cinq paires de souliers de bal
  • Douze tenues de jour
  • Trois paires de pantoufle de velours
  • Sept robes de coktail
  • Deux paires de bottes d’équitation
  • Douze diadèmes, capes, manchons, étoles, gants et autres accessoires indispensables »

Il est question, dans ces livres, de bals, de fêtes, de petits animaux mignons, de pierres précieuses et de fleurs. D’amitié et de rivalité entre filles, aussi. Elles apprennent à être belles, distinguées, etc, mais pas à être intelligente, cultivées, capables de diriger un royaume. Quelque chose me dit qu’une école de princes serait bien différente…

Et on trouve également des livres où Barbie apprend à être une princesse, un magazine « l’école des princesses« … Et même en Angleterre une école pour apprendre aux petites filles à être une princesse, où on apprend « Comment faire une courbette lors d’une future rencontre avec la reine Elizabeth ? Ou Comment servir le thé ? Comment lire un livre en compagnie de son futur époux le prince? »

C’est donc tout une production très stéréotypée qui s’est développée. C’est à se demander si on ne préfèrerait pas quand les princesses devenaient parfaites « naturellement » !

« La princesse grandit en sagesse, en beauté et en vertu »

La beauté des princesses dont je parlais récemment est généralement associée à de nombreuses qualités morales. « Si les princesses sont belles, elles sont en général bonnes, intelligentes, généreuses, c’est-à-dire globalement aimables, car le sujet dominant les intrigues est l’amour. » Anne Defrance (source).

Ainsi, dans le mouton de Mme D’Aulnoy, la princesse s’appelle Merveilleuse. Dans la belle au bois dormant (Minedition, 2014) : « les années passèrent et la princesse grandit en sagesse, en beauté et en vertu, si bien que tous ceux qui l’approchaient ne pouvaient s’empêcher de l’aimer ». Peau d’âne est dotée de « tant de vertus ». Chez Perrault, la Belle au bois dormant est parée de « toutes les perfections imaginables ». Cendrillon est « d’une douceur et d’une bonté sans exemple ».

Ainsi, dans l’abécédaire des princesses (Line Paquet et Géraldine Collet, Play Bac, 2015), la liste des qualités est longue !

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Ces dons leur permettent de se distinguer du commun des mortelles et de justifier en quelque sorte leur condition (il est normal qu’elles aient un statut supérieur, soit de naissance, soit par le mariage, parce qu’elles sont exceptionnelles). On peut souligner qu’elles n’ont aucun effort à accomplir : elles acquièrent leurs qualités soit « naturellement » en grandissant, soit par magie, comme dans La Belle au Bois dormant des frères Grimm :

La fête fut donnée avec faste et lorsqu’elle se termina les femmes sages vinrent pour offrir leurs merveilleuses offrandes : une lui offrit la Vertu, une autre la Beauté, la troisième la Richesse et encore tout ce qui peut se souhaiter dans ce monde.

Cependant, en dehors de la description de la princesse, la plupart de ces qualités sont peu évoquées dans les contes, car les princesses ont peu l’occasion de les utiliser. En effet, alors qu’elles s’apprêtent à devenir reines, on ne les voit quasiment jamais prendre des décisions, avoir un quelconque pouvoir politique ou « social ». Comme le souligne Anne Defrance, le but est d’être aimable, pas d’agir. On a donc tendance à oublier les qualités « intellectuelles » pour mettre en avant les qualités liées à l’apparence : beauté, délicatesse, élégance…

Un bon exemple de cela est la princesse au petit pois : on met en doute son identité de princesse car elle est trempée et donc non présentable. Mais c’est sa délicatesse, et non aucune de ses autres qualités, qui la fera reconnaître comme une princesse :

Quelle femme, sinon une princesse, pouvait avoir la peau aussi délicate ?

La délicatesse et l’élégance de la princesse en ont fait peu à peu un modèle de bonnes manières. Ainsi, dans l’imagerie des princesses de Emilie Beaumont et Sophie Toussaint (Fleurus, 2003), plusieurs pages sont consacrées aux bonnes manières et à ce qu’une princesse doit faire ou non :

« une princesse ne prend pas ses couverts à pleines mains, mais avec élégance, en essayant de ne pas éclabousser la nappe avec la sauce en coupant sa viande. Une princesse porte ses aliments à la bouche en restant bien droite. Finalement, une princesse se tient à table de la même manière que tous les gens bien élevés ».

Une princesse sage et vertueuse est ainsi avant tout une princesse élégante et bien élevée. Tout destin de pouvoir, de royaume à diriger, de possibilité d’action est écartée. Les qualités de la princesse sont là uniquement pour attirer l’attention du prince charmant et être bonne à aimer et à épouser.

Edit du 11 novembre : J’ai reçu un message de l’auteure de l’abécédaire des princesses dont je parle plus haut. Elle y dit : « Je regrette un tout petit peu que vous n’ayez pas retenu dans les qualités que nos princesses doivent avoir le goût du voyage pour découvrir le monde. Nous tentons dans cette série avec les éditions Play Bac et Line Paquet, l’illustratrice, de proposer des princesses actives. Nos trois copines restent roses, élégantes mais pas que. Je ne peux que vous conseiller de parcourir la série parce qu’on est bien d’accord, les princesses neu neu, bin, nous non plus n’en voulons pas trop…d’où l’idée de créer des princesses qui prennent des initiatives seules et mènent l’action plutôt que de la subir. » Et elle a raison, je ne rends pas justice à ce livre, qui sert ici de simple illustration. Car s’il est un peu trop rose et « girly », et que la part consacrée à l’apparence, aux vêtements des princesses est trop importante à mon goût, il a le mérite de présenter des princesses qui apprennent, se cultivent et sont actives. L’article « princesse » se conclut ainsi : « pour être une vraie princesse, il faut aussi avoir très envie de vivre d’incroyables aventures… Car le temps où les princesses restaient sagement au château en attendant leur prince charmant est heureusement terminé ! ».

Y’a-t-il des princesses moches ?

Des princesses toujours belles

S’il y a un stéréotype qui a la peau dure, c’est bien la beauté des princesses ! Même dans les livres qui remettent en cause les clichés, même quand elles sont rebelles, vivantes, actives, etc, les princesses restent toujours belles. Certes, une des princesses de Riquet à la Houppe est laide, mais elle restera seule et il épousera la jolie princesse sans esprit.

On peut tempérer en disant qu’on trouve parfois certaines princesses moches dans l’illustration. On m’a cité la princesse Finemouche ou la princesse Dézécolle, qui n’apparaissent pas forcément comme belles. Mais elles ne sont pas présentées comme laides dans le texte, ou perçues comme telle par leur entourage.

Certaines princesses sont momentanément rendues laides par un sortilège ou un déguisement (Peau d’âne, la jolie petite princesse de Nadja, etc) mais retrouvent leur beauté.

Des princesses vraiment laides, je n’en ai trouvé que trois. Autant dire que cela pèse peu sur l’énorme production des albums de princesses.

L’horrible petite princesse de Nadja (Ecole des loisirs, 2005) :

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Elle est horrible tant au niveau de son apparence, comme le montre la présence du miroir, que de son caractère, comme le montre le martinet qu’elle tient  la main. Et elle s’en réjouit !

Nadja et Solotareff ont également inventé une soeur très moche à la Belle au bois dormant dans la laide au bois dormant (Ecole des loisirs, 1991) dans leurs Anticontes de fées. Celle-ci est rejetée par sa mère à la naissance. Mais pourra vivre libre et heureuse pendant le sommeil de sa soeur et du reste du château (et transformera sa mère en pou).

Princesse moche, une BD de Jean-Christophe Mazurie (P’tit Glénat, 2009), que je n’ai pas eu l’occasion de feuilleter.

Des princesses en salopettes

Si les princesses restent belles, certaines prennent en revanche leurs distances avec les robes, pierreries et autres habits de princesses qui ne sont franchement pas pratiques.

C’est parfois accidentellement. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (Talents Hauts, 2005), la princesse Elisabeth est « somptueusement vêtue » jusqu’à ce qu’un dragon brûle tous ses vêtements, détruise son château et enlève son fiancé.

Elisabeth décida de poursuivre le dragon et de sauver Ronald. Elle chercha autour d’elle de quoi s’habiller mais tout ce qu’elle pu trouver fut un sac en papier épargné par le feu. Alors elle revêtit le sac en papier et suivit le dragon.

Mais le renoncement aux tenues princières est la plupart du temps volontaire. Dans Même les princesses doivent aller à l’école de Susie Morgenstern (Ecole des loisirs, 1992), la princesse Alystère se rend vite compte que ses vêtements ne sont pas adaptée à la vie d’une petite écolière :

Son retour à la maison causait des drames. Ses broderies majestueuses étaient déchirées, ses escarpins en soie étaient pleins de boue, sa houppelande était éclaboussée. sa mère disait chaque jour « Tu ne retourneras plus à cet endroit, Ce n’est pas pour une princesse » (…) « Au contraire, Mère. Levez-vous s’il vous plait. Il faut que vous veniez m’acheter des tennis. Je ne peux pas courir avec ces maudits escarpins » (…) Alystère élimina la crinoline et courut ainsi beaucoup mieux avec les tennis, mais sa jupe l’empêchait d’améliorer son record. (…) Sa mère accepta petit à petit de lui acheter un jean, des pulls, des chaussettes et tout l’attirail des non-princesses. »

Léontine, princesse en salopette (de Séverine Vidal et Soufie, les P’tits Bérêts, 2011) explique :

« J’ai jeté à la poubelle mes pantoufles de vair, mes robes de bal à dentelle et mes manteaux brodés au fil d’or. Adieu vêtements ridicules de princesse. Maintenant, je ne porte plus que mon tee-shirt tête de mort, ma salopette en jean pour être à l’aise quand je grimpe aux arbres et mes bottes avec des grenouilles vert flou dessus ».

Quand à la princesse Finemouche (Babette Cole, Seuil Jeunesse, 1986), elle passe de la salopette à la tenue de motarde.

princesse finemouche moto

Ces princesses se débarrassent cependant rarement de leur couronne. Sinon, comment saurait-on qu’elles sont des princesses ?

« Tout le monde aurait oublié qu’Alystère était une princesse s’il n’y avait eu la minuscule couronne qu’on lui avait offerte à sa naissance et qui restait en permanence sur sa tête, perchée en haut comme si elle y était collée ». (Même les princesses doivent aller à l’école)

Il y avait une fois la fille d’un roi qui était si belle…

Lorsqu’on lit les contes traditionnels, la caractéristique de la princesse qui saute immédiatement aux yeux est sa beauté. C’est même très souvent son unique caractéristique. Nous allons donc commencer, aujourd’hui, par décrire les caractéristiques de cette beauté avant de voir, demain, si certains auteurs contemporains remettent en question ce stéréotype des contes de fées.

« la reine donna le jour à une petite fille si jolie que le roi fut rempli de joie » (Wilhem et Jacob Grimm, La belle au bois dormant in Le roi Grenouille et autres contes. Livre de poche jeunesse, 1984.)

« Raiponce était une fillette, et la plus belle qui fut sous le soleil » (Wilhem et Jacob Grimm, Raiponce. Grasset Jeunesse, 1984.)

« Il était une fois un roi qui avait douze filles, toutes plus belles les unes que les autres. » (Jane Rey d’après les frères Grimm, les douze princesses. Gautier-Languereau, 1996).

On le retrouve aussi en images :

IMG_2308 IMG_2311IMG_2315IMG_2322IMG_2353histoires-princesses-ya-lire-avec-ma-petite-filleCapture d’écran 2015-09-15 à 14.22.19Capture d’écran 2015-09-15 à 14.22.30Capture d’écran 2015-09-15 à 21.57.53IMG_2397IMG_2398cendrillon mariane barcilonIMG_2509

Le grand livre des princes, princesses et grenouilles (Albin Michel Jeunesse, 2003) / Jane Rey d’après les frères Grimm, les douze princesses (Gautier-Languereau1996) / D’après les frères Grimm, illustré par Kinuko Y. Craft, la belle au bois dormant (Minedition, 2014) / D’après les frères Grimm, illustré par Sophie Lebot, Blanche-Neige (Lito, 2012) / Margaret Hodges et Trina Schart Hyman, Saint-Georges et le dragon (Le Genevrier, 2014) / Histoires de princesses à lire avec ma petite fille (Fleurus, 2014) / Charles Perrault et Claire de Gastold, Cendrillon ou la petite pantoufle de verre (Gallimard Jeunesse, 2015) / Sarah Gibbs, Raiponce (Gallimard Jeunesse, 2010) / Frères Grimm, Princesse Camcam, la belle au bois dormant (Père Castor-Flammarion, 2011) / Tristan Pichard et Daphné Hong, la princesse qui dit non ! (Milan Jeunesse, 2014) / Stéphanie Ledu et Lucie Brunellière, Les princesses (Milan, 2007) / D’après Charles Perrault, Anne Royer et Candy Bird, Cendrillon (Lito, 2014) / Sarah Gibb, la belle au bois dormant (Gallimard Jeunesse, 2015).

Toutes ses princesses sont minces voire excessivement minces, ont les traits fins, portent des robes luxueuses, de cheveux longs (Raiponce en est l’exemple extrême), des bijoux, parfois une couronne. On note que si ces stéréotypes sont traditionnels dans le sens où ils existent depuis longtemps, de nombreux livres continuent à les reproduire : beaucoup des illustrations présentées ci-dessus ont été publiées ces dernières années.

La beauté des princesses est également liée à la délicatesse, voire une certaine fragilité. Le meilleur exemple est bien sûr la princesse au petit pois où une « véritable » princesse ne peut qu’être gênée par la présence du petit pois sous dix matelas et dix édredons.

« Il faut souligner le lien entre beauté et richesse (…) : une femme n’est pas belle si elle ne porte pas de vêtements magnifiques » (source : Ninon Jude, L’évolution du stéréotype princesse dans la littérature de jeunesse). En effet, la richesse et la magnificence des tenues participe à la beauté de la princesse. Ainsi, au XVIIe siècle, Mme d’Aulnoy décrit avec force détails les robes et les ­bijoux de ses héroïnes. Un exemple extrait de la princesse printanière  :

« la fée habilla Printanière d’une robe de brocard d’or et vert, semée de rubis et de perles; elle noua ses beaux cheveux blonds avec des cordons de diamants et d’émeraudes: elle la couronna de fleurs; et la faisant monter dans son chariot, toutes les étoiles qui la virent passer crurent que c’était l’Aurore, qui ne s’était pas encore retirée ; et elles lui disaient en passant: «Bonjour l’Aurore.» » (source).

Ou encore dans la belle aux cheveux d’or :

« Il y avait une fois la fille d’un roi qui était si belle, qu’il n’y avait rien de si beau au monde. On la nommait la Belle aux Cheveux d’Or car ses cheveux étaient plus fins que de l’or, et blonds par merveille, tout frisés, qui lui tombaient jusque sur les pieds. Elle allait toujours couverte de ses cheveux bouclés, avec une couronne de fleurs sur la tête et des habits brochés de diamants et de perles, si bien qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer. »

Mais on retrouve l’idée que pour être une vraie princesse, il faut être habillée richement dans la plupart des contes, et même dans des textes plus parodiques. Dans Même les princesses doivent aller à l’école de Susie Morgenstern (l’école des loisirs, 1992) :

« Personne d’autre n’avait une longue robe flottante à traîne ornée de volants de mousseline. Personne d’autre ne portait une crinoline qui gonflait la jupe aux proportions d’un demi-ballon. Personne n’avait de manches en dentelle, garnies de rubans. Non, elle ne savait pas que, pour ces êtres en toile de jean et en velours côtelé, ses tulles, ses broderies, ses souliers en soie appartenaient à un livre d’histoire du XVIIIe siècle ou à un musée de la mode ou à un bal costumé, mais pour Alystère, c’était entièrement, complètement et totalement normal, car elle était, après tout, une princesse ».

On trouve donc régulièrement, dans les contes, des scènes d’habillage, de transformation, afin que les princesses deviennent aussi belles qu’elles doivent l’être.

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On trouve ainsi dans les douze princesses (Jane Rey d’après les frères Grimm, les douze princesses, Gautier-Languereau1996) cette scène de préparatifs :

« Ouvrant placards et armoires, elles se vêtirent de lin, de dentelle et de soie brodée, de riche velours et de brocart. S’aidant les unes les autres, elles bouclèrent ou tressèrent leurs cheveux, mirent du rouge à leurs lèvres, se poudrèrent, prirent leurs éventails et chaussèrent leurs souliers neufs. »

Ces transformations sont parfois magiques.

« La fée dit alors à Cendrillon : Hé bien, voilà de quoi aller au Bal, n’es-tu pas bien aise ?
Oui, mais est-ce que j’irai comme cela avec mes vilains habits? Sa Marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits de drap d’or et d’argent tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. »

Cendrillon par Perrault

Et ces préparatifs ne sont pas juste « décoratifs ». Ils sont nécessaires pour que la princesse soit reconnue comme telle. En effet, c’est lorsqu’elle est luxueusement vêtue que le prince tombe amoureux d’elle et la voit comme une princesse.

Dans Peau d’âne :

Un jour le jeune Prince errant à l’aventure
De basse-cour en basse-cour,
Passa dans une allée obscure
Où de Peau d’Âne était l’humble séjour.
Par hasard il mit l’œil au trou de la serrure.
Comme il était fête ce jour,
Elle avait pris une riche parure
Et ses superbes vêtements
Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
Égalaient du Soleil la clarté la plus pure.
Le Prince au gré de son désir
La contemple et ne peut qu’à peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comblé de plaisir.
Quels que soient les habits, la beauté du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraîcheur
Le touchent cent fois davantage ;
Mais un certain air de grandeur,
Plus encore une sage et modeste pudeur,
Des beautés de son âme assuré témoignage,
S’emparèrent de tout son cœur.

Ou dans Cendrillon :

Le fils du roi, qu’on alla avertir qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, courut la recevoir ; il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence, on cessa de danser et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler les grandes beautés de cette inconnue. On n’entendait qu’un bruit confus : « Ah, qu’elle est belle ! » Le roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait vu une si belle et si aimable personne.

Et dans ce conte, ce n’est qu’à la condition qu’elle mette la pantoufle de verre (ou vair), objet précieux, que le prince la reconnaît et l’épouse.Dans Peau d’âne, c’est un anneau d’or qui sert de moyen de reconnaissance.

Dans Saint-Georges et le dragon (par Margaret Hodges et Trina Schart Hyman, Le Genevrier, 2014), la princesse accompagne le chevalier tout au long de sa quête, mais ce n’est qu’à la fin que son coeur fond de tendresse lorsqu’il la voit habillée avec luxe : « Una s’avança. Elle avait quitté son voile et son mantelet noir, elle était vêtue d’une robe blanche comme neige aux reflets argentés. Le chevalier ne l’avait jamais vue aussi ravissante. En contemplant l’éclat rayonnant de son visage, il sentit son coeur fondre de tendresse ».

Mais le regard du prince seul ne suffit pas, elle doit également être reconnue comme princesse par la cour. Cela explique l’importance du bal, où la princesse se fait admirer par tous, et où elle est reconnue comme princesse si ce n’était pas le cas jusque là. On le voit par exemple dans Peau d’âne ici illustré par Jean Claverie (Albin Michel Jeunesse, 2012) :

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La beauté de la princesse attire le regard du prince. Mais elle peut aussi lui poser bien des ennuis ! C’est le cas de Blanche-Neige dont la beauté rend jalouse et furieuse sa belle-mère, ou de Peau d’âne, qui doit fuir le désir incestueux de son père.

« Dans tous les cas, c’est l’équation « jeune-fille = beauté = désir » qui est à l’origine de tous ses problèmes, de ses aventures, de sa trajectoire. » dit Pierre Péju.

Elle est en tout cas ce qui scellera son destin.