La ville brûle

La naissance d’Agnès Rosenstiehl ou comment moderniser un documentaire

Vous connaissez forcément les dessins d’Agnès Rosenstiehl. Mais si, c’est la créatrice de Mimi Cracra ! Et si vous faites partie de ma génération, vous avez grandi avec cette héroïne, ma fois très intéressante au niveau des représentations : publiée à la même époque de Martine fait la cuisine, on découvre une petite fille active, qui n’hésite pas à se salir, et qui joue librement, laisse cours à son imagination et aux découvertes sensorielles.

mimi cracra

Mais la production d’Agnès Rosenstiehl ne s’arrête pas à cela ! Et les éditions la ville brûle  ont réédité fin 2018 trois de ses premiers livres, qui sont tous des merveilles :

Il faudra absolument que je trouve le temps de vous parler des filles, véritable merveille d’abord édité aux éditions des femmes, mais aujourd’hui, parlons de la naissance.

La naissance a été publié pour la première fois en 1973. Ecrit pour expliquer à ses aînés l’arrivée d’un nouvel enfant, c’est à la fois un documentaire et une discussion libre entre deux enfants curieux : un garçon va avoir un petit frère ou une petite soeur. Il discute donc avec une de ses amies, ils s’interrogent, interrogent leurs parents .

C’est de loin mon documentaire préféré sur ce sujet pour les enfants ! J’aime la délicatesse du dessin au trait noir d’Agnès Rosenstiehl (ah, les chevelures des personnages !) et leurs vêtements des années 70. J’aime le mélange d’exactitude concernant les informations données et la poésie qui se dégage de la discussion entre enfants, qu’ils s’interrogent à la fois sur comment se fait la fécondation et sur « pourquoi on veut naître » ou « tu te rappelles quand tu étais dans le ventre de ta mère ? ».

Et j’aime le fait qu’il montre et dise les choses, sans s’embarrasser de métaphores. Qu’il trouve toujours une mesure que je trouve très juste entre explications explicites et pudeur, entre amour et questions techniques.

La relation sexuelle, par exemple, est décrite explicitement : « on aimait être seuls et on s’aimait tellement fort qu’on s’embrassait, on mettait un sexe dans l’autre. C’est fait pour ça, d’ailleurs, les sexes, et ça fait très plaisir ! ». L’illustration de l’étreinte qui l’accompagne est une merveille.

J’aime avoir un livre pour petits qui parle de règles, qui montre un pénis et une vulve, qui utilise le mot sexe en précisant que c’est par là que sort le bébé, qui mentionne la contraception.

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Bref, foncez !

Mais j’ai eu envie de faire cet article, surtout, pour vous montrer le travail qui a été fait lors de la dernière édition. En effet, ce titre a été réédité plusieurs fois à l’identique, en particulier chez Autrement jeunesse en 2008 (c’est dans cette version que je l’ai découvert). Mais la dernière édition, celle de la ville brûle, est différente et a été accompagné d’un gros travail de l’autrice et de l’éditrice, Marianne Zuzula, comme elle l’explique dans ce super article de Lu Cie & Co En effet, « La Naissance » a été écrit en 1972″, explique Marianne Zuzula, « dans une France où une famille, cela ne pouvait être autre chose qu’un père, une mère et des enfants: la loi Veil n’avait pas été votée, les familles mariées étaient, plus encore qu’une norme, une évidence. L’homosexualité n’était pas dite, l’homoparentalité n’était pas envisagée, la PMA n’existait pas (Amandine, le premier bébé éprouvette français, est née en 1982). Agnès Rosenstiehl et moi avons donc retravaillé le texte, sans rien enlever de ses qualités et de sa force, mais en reformulant, en précisant les choses afin d’ouvrir le champ des possibles, des modèles de familles possibles, des amours possibles… Car comment parler d’amour et de sexualité sans parler de liberté? »

 

Certaines modifications sont assez évidentes. En 1975, les naissances hors mariage représentaient moins de 10% des naissances. Actuellement c’est plus de 60%. Cette phrase était plutôt étrange, lue en 2019 !

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A plusieurs reprises dans le livre, les enfants s’imaginent adultes (au passage, quel plaisir de lire qu’ils seront « peut être » une maman ou un papa !). Supprimer l’homme de l’illustration apporte tellement plus de liberté à cette petite fille, qui pourra se marier avec la personne qu’elle aime, quelle qu’elle soit.

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De manière générale, le texte a été revu pour éviter de limiter l’hétérocentrisme et le récit de la naissance uniquement à la reproduction naturelle entre les futurs parents. Attention, le livre n’aborde pas explicitement la PMA, l’adoption, etc. Mais par exemple, la phrase « un enfant nait de l’union des deux corps différents : de son père et de sa mère » qu’on trouvait dans les éditions précédentes a été supprimée.

Et je trouve particulièrement important de montrer aux enfants que les (futurs) pères sont aussi responsable de leurs enfants que les (futures) mères et qu’ils peuvent s’occuper de leurs enfants :

 

Enfin, le texte racontant le moment de la fécondation a été modifié. On passe de (version de 1973) :

Si une cellule de vie sort du sexe de l’homme et entre dans le sexe de la femme, si elle rencontre une cellule de vie qui attend dans le ventre de la femme, ces deux cellules de vie deviennent une seule cellule qui est un tout petit petit petit enfant !

A (version de 2018) :

Si une cellule de vie sort du sexe d’un homme et rencontre dans le sexe d’une femme une autre cellule de vie, elles peuvent créer ensemble un embryon qui deviendra, neuf mois plus tard, un enfant.

Pourquoi ces modifications ? Pour remettre en cause la vision du spermatozoïde actif alors que l’ovule attend passivement qu’on le féconde, ce qui ne correspond pas à la réalité scientifique qui est que la fécondation est « un processus auquel participent les deux parties engagées : la féminine et la masculine, dans une interaction mutuelle » mais est une vision culturelle qui montre l’homme actif et la femme passive. Parce que non, une cellule a peine fécondée n’est pas un enfant, même tout petit petit petit et que la notion d’embryon permettra par la suite d’introduire la notion d’IVG.

 

Un travail de réécriture que je trouve passionnant.

Un livre que j’ai lu souvent à mes enfants et qui a été la base de nombreuses discussions et questions (c’est comme ça que de fil en aiguille je me suis retrouvée à expliquer comment on posait un stérilet à ma fille de 3 ans 1/2). Je tiens, avec mes enfants, à ne pas user de métaphores et à leur expliquer le monde tel qu’il est. Je suis donc contente de pouvoir poser les vrais mots, de leur expliquer explicitement les choses.

Bref, si vous cherchez un livre pour aborder ce sujet avec les enfants, c’est celui-là que je vous conseille !

Les liens du moment (avril 2019)

Je commence par un peu d’autopro :

La petite bibliographie que j’ai faite pour mon intervention en classe a également été mise en ligne sur le site des bibliothèques de la ville de Paris.

J’ai aussi parlé un peu de lutte contre les clichés dans les livres de jeunesse avec une journaliste de Grazia. Qui a interrogé plein d’autres personnes super intéressantes. Ca donne ce chouette article (même si y’aurait des trucs à dire sur certains albums choisis pour l’illustrer…).

 

Nouveautés de l’édition jeunesse

  • Les éditions Talents Hauts viennent de créer une nouvelle collection, les plumées, rééditant des textes de femmes qui ont eu du succès lors de leur publication mais sont tombées dans l’oubli. Voilà un article du monde et un article d’Actualitté présentant ce projet. plumées
  • Planète Diversité publie chaque mois la liste des romans ados/jeunes adultes publiés abordant des questions LGBT ou plus largement de diversité. Voici la liste d’avril 2019.
  • Sophie Gourion, militante féministe, a publié récemment chez Gründ les filles peuvent le faire aussi ! / les garçons peuvent le faire aussi !, album déconstruisant les stéréotypes de genre. Elle le présente sur son blog et en parle dans cette interview. (je vous en reparle !)filles garcons

 

Bibliographie

Pour fêter la Journée internationale des droits des femmes, le Centre National de Littérature pour la Jeunesse a mis à l’honneur des héroïnes de la littérature jeunesse, à travers un abécédaire de personnages féminins. « Soit 26 héroïnes d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, d’album, de roman, de conte ou de bande dessinée… » d’Adèle Blanc-Sec à Zita de Boule à zéro, en passant par Mireille des petites reines de Clémentine Beauvais ou par Maman Quichon…

Analyse des stéréotypes dans la littérature jeunesse

  • Une vidéo des castors éclairés tournés à l’occasion du salon du livre de Montreuil où ils donnent la parole à des éditeurs  et qui me semble être une bonne introduction à ce sujet.

 

  • Un podcast cette fois ! Lors du salon du livre de Paris, l’émission de france culture « être et avoir » a enregistré une émission sur la révolution féministe de l’édition jeunesse. Y participent Sophie Gourion, autrice, Laurence Faron, éditrice chez Talents Hauts, Marianne Zuzula, éditrice à La Ville Brûle et Nelly Chabrol Gagne, enseignante chercheuse.

 

  • Encore un podcast passionnant, Miroir miroir, « Livres pour enfants, ce reflet déformant » où Laura Nsafou s’interroge : « que faire pour que les livres pour enfants soient plus inclusifs ? Quel rôle peuvent jouer les lecteur·trice·s, les parents, les écoles et les maisons d’édition pour une littérature jeunesse plus universelle ? »

 

  • Une journée d’étude a eu lieu à l’ESPE de Paris intitulée « littérature jeunesse, genre, discriminations ». Le programme : Isabelle Collet : Former à une pédagogie de l’égalité ; Anne Schneider, Vers l’égalité filles/garçons: métiers, jeux et rôles dans la littérature de jeunesse ; Laurence Joselin, Les filles et femmes handicapées dans les albums: les figures invisibles? et une Présentation des Éditions Talents Hauts. Vous pouvez retrouver un LT de la journée ici.

 

 

  • Dans sa thèse de 2013, Le genre et les modèles amoureux dans la littérature de jeunesse : eléments de compréhension de l’éducation sentimentale des jeunes en France, Virginie Houadec a travaillé sur la liste de référence de livres jeunesse de l’éducation nationale pour le cycle 3. Elle se demande « Comment, à travers l’étude de la littérature de jeunesse, analyser la permanence du modèle amoureux illustré par le couple « bonne ménagère, prince charmant » et les transformations ou les déclinaisons de ce modèle ? Les livres pour la jeunesse enregistrent-ils ces changements ? Les reflètent-ils ? Comment et jusqu’où ? Les valeurs et les modèles amoureux mis en scène sont-ils différents selon le sexe du personnage ?« 

 

Les acteurs et actrices du livre s’engagent…

  • L’association DIVEKA, qui « fait la promotion et valorise la littérature jeunesse, les séries TV, les films et toutes les oeuvres culturelles à destination du jeune public, faisant la part belle à la diversité, qu’elle soit mélanique, culturelle, de genre, d’identifications sexuelles mais aussi le handicap », a son nouveau site, tout beau tout neuf !
  • Un article d’Actualitté présentant les sensitivity readers, qui « traquent les extraits pouvant être reçu comme racistes, homophobes, ou encore misogynes par le public et qui pourraient échapper à l’auteur ».
  • La charte des auteurs et illustrateurs jeunesse s’engagent en lançant un « plan d’action Egalité« . Elle annonce, entre autres, la « nécessité de faire un état des lieux » via une enquête interne concernant les droits d’auteur, revenus accessoires, invitations en salons, attribution de bourses, prix littéraires dotés… et « questionner également la place des stéréotypes filles-garçons dans les ouvrages de littérature de jeunesse ». Elle prévoit l’organisation d’un colloque et des ressources sur ces sujets seront mises en ligne sur son site. Son nouveau président, Guillaume Nail, s’était déjà engagé sur le sujet en juin 2017 dans cet article très intéressant.

Leur première action a été de s’associer à la Ville de Cherbourg-en-Cotentin pour créer un prix de littérature jeunesse récompensant un ou une jeune auteur ou autrice qui favorise plus d’égalité en luttant contre les stéréotypes.

sélection livres

Ce prix égalité jeunesse est présenté sur le site de la Charte et celui d’Actualitté.

La première édition a récompensé Catherine Castro et Quentin Zuttion pour Appelez moi Nathan.

  • Vous êtes inscrits à la newsletter face de féministe ? Une « newsletter mensuelle pour une littérature jeunesse engagée ». Elle partage plein de ressources intéressantes et elle est beaucoup plus régulière que moi !

 

En bibliothèque

 

A l’école

Composé de fiches pratiques, il aborde de nombreux sujets (du contenu des cours de français à l’aménagement de la salle de classe, en passant par l’éducation sexuelle ou les formulaires d’inscription). La littérature jeunesse sert de support pour plusieurs sujets.

 

  • Un enseignant de CP s’interroge (entre autre) sur l’influence des stéréotypes de genre sur les emprunts de ses élèves à la bibliothèque. Et c’est passionnant : « Dans le cas présent, ma volonté de laisser les élèves libres dans leur lecture et leur exploration du fond de la bibliothèque semble participer à reconduire l’ordre du genre. Ce constat est double : à la fois, les choix des élèves sont extrêmement déterminés par leur genre, mais aussi et surtout, ces choix portent sur des ouvrages mettant en scène des représentations extrêmement outrées et stéréotypées des genres et des relations de genre (…) Cependant, il n’est pas possible pour moi de renoncer à la liberté de choix des élèves. »

 

 

 

Parler d’égalité filles/garçons avec des CM2

J’ai eu l’occasion récemment d’intervenir dans deux classes de CM2 pour parler d’égalité filles garçons. Et j’ai eu envie de vous parler un peu de mon intervention, même si c’était une première expérience et qu’elle est largement perfectible.

J’avais demandé qu’une instit demande aux élèves de sa classe, de me dessiner « une fille et un garçon », sans plus de consigne que ça. Le but c’était de partir de leurs représentations (et j’en ai tiré plein d’enseignements).

On a démarré de deux façons différentes. Dans la première classe, je leur ai proposé d’écrire dans deux colonnes ce qui d’après eux était « pour les garçons » ou « pour les filles ». Quelques uns ont lu ce qu’ils avaient noté. Cela concernait essentiellement les tenues vestimentaires et les métiers. Ensuite, j’ai demandé : « est-ce que vous pensez que les filles peuvent faire tout ce qui est dans la colonnes « pour les garçons » et inversement ? On m’a dit oui pour presque tout. Sauf pour « porter une robe » pour les garçons et certains métiers physiques pour les filles (maçon, bucheron, forgeron).

Dans la seconde classe, je leur ai proposé certains dessins et leur ai demandé : est-ce qu’on reconnait tout de suite qui sont les filles et qui sont les garçons. Est-ce qu’on le voit du premier coup d’œil ? Comment ?

Le rose, les cheveux longs, les robes pour les filles, les couleurs plus sombres, les cheveux courts, la barbe pour les garçons.

 

J’ai ensuite demandé s’ils pensaient que ces différences étaient naturelles. Et s’ils pouvaient me donner des exemples de différences naturelles entre les hommes et les femmes. Dans une des classes, un des élèves m’a répondu que les garçons avaient les cheveux courts et les filles les cheveux longs. On a donné des contre exemples.

Et on en est venus aux différences biologiques entre les hommes et les femmes. Quelles sont elles ? Dans la première classe une fille m’a immédiatement donné l’exemple des règles, et tout a été dit naturellement. Cependant, s’ils connaissaient le mot « pénis », le mot « vulve » leur était inconnu. Dans la seconde classe, il y a eu d’abord une grosse réserve pour parler du corps. Quand j’ai demandé ce qu’avaient les femmes que les hommes n’avaient pas, une gamine a montré sa poitrine sans oser prononcer le mot « seins ». Alors que je parlais de ça, un gamin ricanait, et son copain le reprenait en disant « mais c’est pas drôle !! ». Je suis alors intervenue en disant que parfois on riait pour cacher sa gène et que ça ne me posait pas de problème que quelqu’un rie tant que ce n’était pas de la moquerie. Un garçon a dit le mot pénis. Quand j’ai demandé s’ils savaient comment s’appelait le sexe de la femme, le premier mot qui a été dit, c’est « la fleur ». Puis une des filles m’a répondu « l’utérus ». J’ai donc expliqué que l’utérus était une petite poche à l’intérieur, où un bébé pouvait se développer si la femme le voulait, et que le passage qui le reliait à l’extérieur s’appelait le vagin. A ce moment là, une petite fille a osé dire le mot vulve. C’était important à mes yeux de leur donner ce vocabulaire, des mots qui ne soient ni enfantins (zizi, zezette) ni vulgaires.

Tout ça pour arriver aux notions de sexe et de genre, même si je n’ai pas utilisé les mots :

Capture d’écran 2019-02-19 à 13.24.26Sur comment distinguer les unes des autres, j’ai expliqué qu’on pouvait regarder si c’était des différences qu’on retrouvait toujours et partout ou si c’était seulement maintenant. Je suis partie de la question de la robe/jupe et utilisé cette double page du magnifique Costumes de Joelle Jolivet (Les grandes personnes, 2013) pour expliquer que ce n’était pas depuis toujours et partout que la robe était reservée aux filles.

costumes jollivet

L’exemple de Jules César, figure connue des enfants, qui portait des jupes et était non seulement militaire mais général les a beaucoup marqué.

 

On a continué, avec la 2e classe, avec ce tableau des enfants Habert de Montmor, par Philippe de Champaigne, au milieu du XVIIe siècle, avec cette question toute simple : à votre avis, combien y’a-t-il de filles, combien y’a-t-il de garçons ?

enfants bleu:rose

La réponse fait beaucoup moins l’unanimité parmi les élèves que dans les dessins du début ! L’occasion de montrer que les codes évoluent, que contrairement à aujourd’hui, les petits garçons portent des robes et qu’on les habille en rose ! (pour info, il n’y a qu’une fille, au centre, les autres sont des garçons).

On a alors pu aborder la question des stéréotypes. On les a comparé à des cases dont la société ne voulait pas qu’on sorte.

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(la définition vient de la ligue des super féministes de Mirion Malle). Je leur ai demandé d’autres exemples. J’ai eu le garçon qui fait de l’équitation même si on lui dit que c’est un sport de filles. Un groupe de footballeuses dans la deuxième classe.

 

Je leur ai ensuite posé la question : en quoi les stéréotypes sont embêtants ?

– les moqueries sont abordées immédiatement. Nous parlons aussi de harcèlement.

– je leur parle aussi d’autocensure. De la difficulté de se projeter hors des cases quand on manque de modèles. Une des classes venait de lire le chouette garçon rose malabar de Claudine Aubrun (Syros, 2018), où le héros rêve de devenir sage-femme : lui a un modèle (un ami de ses parents fait ce métier), mais même comme ça, c’est compliqué d’assumer un choix à contre-courant !

Bien sûr, je suis bien décidée à leur lire des albums ! Je leur lis donc, pour « conclure » cette première partie, Ni poupées ni super-héros de Delphine Beauvois et Claire Cantais (la ville brûle, 2015) dont j’avais parlé ici.

ni poupée ni super héros

Dans une des classes, un garçon m’interroge sur cette page :

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L’occasion d’aborder (très rapidement) la question du consentement, d’insister sur le fait que le non de l’autre doit TOUJOURS être entendu et respecté.

Dans une des classes, j’ai modifié un peu ma présentation parce que l’instit avait déjà parlé un peu des stéréotypes, donc j’ai pu passer plus vite sur certaines parties, mais n’avait pas abordé le m’a demandé si je pouvais aborder le fait qu’on peut aimer qui on veut, parler aussi d’homosexualité. J’ai donc choisi de lire le très bel album de Cathy Ytak et Daniela Tieni, ça change tout (l’atelier du poisson soluble, 2017) dont j’ai un peu parlé ici. Etre amoureux, ça change tout. Que ce soit d’un garçon ou d’une fille, ça ne change rien.

ça change tout

 

Mais même si cette première partie sur l’importance de pouvoir se détacher des stéréotypes, que l’on soit une fille ou un garçon, est très importante, je n’en voulais pas m’arrêter à l’idée que cela pesait autant sur les garçons que sur les filles. Parce que non, les stéréotypes ne touchent pas les hommes et les femmes de la même façon dans notre société. Parce que oui, on vit dans une société inégalitaire et patriarcale (non, je ne leur ai pas dit comme ça ^^).

Dans la seconde classe, j’ai alors lu A calicochon d’Anthony Browne (Kaléidoscope, 2010, 1e édition 1987).

a calicochon

Dans cette famille, la mère s’occupe de l’intégralité des tâches ménagères pendant que son mari et ses fils glandent sur le canapé. Jusqu’au jour où elle en a marre et se casse en leur laissant ce mot « vous êtes des cochons ».

Ce livre a déclenché, comme à peu près à chaque lecture, beaucoup de réactions. Et comme à chaque fois, des gamins m’ont dit « oui moi c’est comme ça chez moi ». Ou « moi mon père il aide un peu ». D’autres au contraire soulignent qu’ils aident leur mère. Une petite fille en garde alternée soulignait que du coup son père faisait la même chose que sa mère. Un autre enfant racontait que chez lui, c’était sa mère qui rentrait tard du travail donc son père qui s’occupait des tâches ménagères.

J’ai donc dit que la répartition dépendait des familles, et dépendait de beaucoup de critères. Mais je suis revenue aux études de l’INSEE et j’ai rappelé qu’en moyenne, les femmes font 3h26 de tâches ménagères (ménage, cuisine, bricolage, courses, lessive, s’occuper des enfants) par jour, les hommes 2h. Donc elles ont moins de temps libre que les hommes pour les loisirs. 

Sautant du coq à l’âne, je leur ai demandé de me citer des présidents de la république française. Les mômes ont tout de suite vu où je voulais en venir : que des hommes. Et si on revient à l’échelon plus local… 16% des maires sont des femmes (mais c’était le cas dans les deux communes où je suis intervenue ^^). Je leur ai rappelé que le droit de votes des femmes, c’était en 1944 (un enfant connaissait la date !). Et que donc mon arrière-grand-mère accompagnait mon arrière-grand-père mais n’avait pas le droit de voter.

Troisième exemple utilisé pour montrer les inégalités hommes/femmes : la cour de récré.  Avec cette image (source) :cour de récré

Et la question : est-ce que c’est comme ça dans votre école ? Dans la première classe, l’instit, qui est aussi la directrice de l’école, explique que c’est pour ça que le foot est interdit pendant les récrés, afin de mieux partager l’espace. Bien sûr, le « mais les filles sont nulles c’est pour ça qu’elles ont pas le droit de jouer/qu’elles sont dans les cages » arrive vite. On discute, on parle de l’opportunité de s’exercer, de s’entrainer, qui permet de progresser et de mieux jouer. On parle aussi de la notion de sport d’équipe et de l’importance du jouer ensemble, au lieu de la valorisation du niveau individuel. On parle du club de foot voisin où les filles sont apparemment nombreuses mais où les entrainements ne sont pas mixtes.

De ces trois exemples, on tire la notion d’inégalité entre les hommes et les femmes. Et de la nécessité de la combattre. Et on en arrive au féminisme.

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Et je suis drôlement contente d’en être arrivée là !

 

Je me suis ensuite attaquée plus frontalement à mon sujet de prédilection : la question de la représentation.

J’avais prévu de débuter avec ce slide sur les personnages de contes et leur représentation, mais on est passé dessus beaucoup plus rapidement que ce que je pensais.

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Finalement, cet extrait de la ligue des super féministes de Mirion Malle (la ville brûle, 2019) a été plus parlant. fullsizeoutput_5d4f

Je me suis aussi appuyé sur ce livre pour parler des représentations (tout ce bouquin est très bien et cette double page est à la fois précise et accessible c’est un super boulot) :

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Et expliqué que des chercheurs, des sociologues avaient montré que les représentations avaient un impact. On a pris l’exemple d’une petite fille qui veut devenir scientifique. Quel impact si les livres, les séries ne montrent que des hommes, que les scientifiques interviewés à la télé où dans les journaux sont des hommes, que les scientifiques dont elle entend parler à l’école ne sont que des hommes ?

Il était important pour moi de ne pas être culpabilisante ou jugeante sur les choix des enfants. J’ai donc insisté grâce à cette image sur la liberté de choisir ce qu’on aime, de lire et de regarder des choses même si on a conscience que c’est stéréotypé. Que je n’étais certainement pas là pour dire aux filles de ne plus lire de livres « pour filles » et aux garçons de ne plus lire de livres « pour garçon », juste de réfléchir sur ce qu’on lit et peut être essayer d’apporter un peu plus de diversité.

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Cela donne aussi la possibilité de détourner les stéréotypes, d’en rire (j’avais à ce moment là prévu de lire la pire des princesses d’Anna Kempt et Sara Ogilvie (Milan, 2013) et parler du détournement des contes traditionnels, mais je n’ai pas pu récupérer le bouquin à temps…).

Je voulais aussi parler un peu de la notion de marketing genré. Pour cela, on est parti des collections « bibliothèque rose » et « bibliothèque verte » dont j’avais déjà parlé ici.

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Ceux qui fabriquent les livres différencient donc les livres « pour filles » et « pour garçons ». On a parlé des thèmes, des couleurs, mais aussi des positions des personnages  : les garçons sont dans l’action alors que les filles posent. Le but là encore : avoir consciences des cases, rappeler qu’on n’est jamais obligé d’y rester.

Je soulève ensuite la question des modèles, en partant de documentaires et d’une question simple : combien y’a-t-il, à votre avis, d’homme et de femmes dans chacun de ces livres ?

(respectivement 4 femmes sur 50, 16 femmes sur 100, 7 femmes sur 40 et 6 femmes sur 40)

Pourquoi c’est embêtant ?

Je reprends l’exemple de la petite fille qui voudrait être scientifique. Une gamine s’écrit alors : « mais il y a des femmes scientifiques, aussi ! » Moi : « bien sûr, est-ce que vous pouvez m’en citer ? » Tous ont cité Marie Curie. Mais personne n’a su donner d’autre noms. Je leur ai alors montré les dépliants de Maman rodarde (que vous connaissez tous, j’imagine, sinon il faut vite les découvrir !), en leur disant qu’ils allaient pouvoir en découvrir plein d’autres. J’ai regretté de ne pas avoir prévu la chouette affiche d’Elise Gravel sur le sujet.

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J’ai souligné l’importance de la diversité des modèles, pour que chacun puisse se projeter dans les livres, mais aussi découvrir des personnages et des fonctionnements différents de ceux qu’il voit au quotidien. Parlé de l’importance de voir des femmes, mais aussi des personnages racisés, des personnages handicapés, etc, dans toutes les situations.

J’ai dit qu’heureusement, il y avait une prise de conscience sur cette question ces dernières années.

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Certains ont fait le choix d’un livre présentant autant de femmes que d’hommes, et prenant soin de visibiliser les femmes dès la couverture.

D’autres ont fait le choix, pour rééquilibrer, de faire des livres avec que des femmes (j’en ai pris 3 un peu au hasard, mais je vous prépare une présentation de ces bouquins de portraits de femmes).

Je leur ai pour finir distribué une petite bibliographie que vous pourrez retrouver ici 

 

Et j’ai fini par une lecture, un de mes albums préférés, la fée sorcière de Brigitte Minne et Carll Cneut (il en existe deux éditions différentes, là j’avais la première (Pastel, 2000), mais je vous mets aussi la seconde (école des loisirs, 2017) déjà parce qu’elle est sublime même si la couverture est moins parlante, et parce que c’est l’édition qui est actuellement disponible).

 

J’ai ensuite affiché ces trois affiches d’Elise Gravel.

Et les enfants ont eu un temps libre pour regarder ces affiches, les livres de la bibliographie que j’avais apportés, les dépliants antisexistes de Maman Rodarde (les filles et les garçons) qui avaient été imprimés, discuter. Cela permettait des échanges moins formels. Dans une des classes, cela s’est fait entre eux, la plupart des enfants se sont plongés dans des bouquins. Dans l’autre, par contre, ça a été un moment de discussion à partir des dépliants. Ils ont commencé par chercher les photos de femmes à la tête rasée, parce que nous avions abordé le sujet des cheveux en début de séance, puis se sont emparés de l’ensemble des dépliants. Ça a été l’occasion de définir les mots « homosexuel », « bisexuel », « trans » et nous avons pas mal parlé de transidentité. C’est intéressant de voir que les seules images qui ont provoqué des réactions horrifiées des filles comme des garçons, ce sont les femmes avec des poils. D’ailleurs, en début de séance, lorsque j’ai parlé de différences biologiques, les poils ont été présentés comme masculins et j’avais déjà rappelé que les femmes aussi en avaient et que l’épilation était bien une pratique culturelle.

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Voilà, j’espère que ce n’est pas trop brouillon, je pensais au départ juste présenter le PPT utilisé mais je me suis rendu compte que ça n’avait pas de sens sans les commentaires, sans les réactions des enfants. Et puis même si j’avais beaucoup préparé ces interventions, je tenais aussi à laisser de l’espace pour des échanges plus libres, pour laisser dévier la conversation. On a entre autres, suite à des questions, parlé de Malala, du match de rugby féminin passé la veille à la télé, etc. Si le power point vous intéresse, n’hésitez pas à me le demander !

La diversité dans la littérature jeunesse, compte-rendu de table ronde

Vous le savez peut être, j’ai participé, en décembre dernier, au salon du livre jeunesse de Montreuil à une table ronde intitulée « La diversité dans la littérature jeunesse, quelles réponses des bibliothèques ? », organisée par le ministère de la culture. C’est Sophie Agié qui modérait la table ronde. Elle est responsable de la médiathèque Visages du Monde (Cergy) et membre de la commission Légothèque une des commission de l’Association des Bibliothécaires de France qui s’intéresse aux questions de genre, d’orientation sexuelle et sentimentale, d’interculturalité et multiculturalisme. Et j’y participais avec Penda Diouf, responsable de la bibliothèque Ulysse (Saint-Denis) qui fait partie du réseau de lecture publique de Plaine Commune, autrice de théâtre et coorganisatrice d’un festival de théâtre, Jeunes textes en liberté, qui travaille sur la question de la diversité « pour que justement ça n’en soit plus une ». Et avec Diariatou Kébé, qui n’est pas bibliothécaire mais maman et présidente de l’Association Diveka, « dont l’objet est la promotion de la diversité dans la littérature jeunesse, notamment, mais pas que ».

C’était vraiment une chouette expérience. C’était une première pour moi de participer à une table ronde, la première fois aussi que j’assumais mon blog IRL, et j’étais fière que ce soit au salon de Montreuil. Il y avait un monde fou, autant vous dire que j’ai bien stressé ! Mais j’ai aussi rencontré des personnes passionnantes, et ça m’a donné encore plus envie de réfléchir et de m’engager sur ce sujet.

Mais bref, qu’est-ce qui s’est dit à cette table ronde ?

Il y en a un résumé sur le blog de légothèque. Je vais essayer d’en parler un peu plus en détails.

On a commencé par échanger autour du mot diversité, qui pose question. D’abord, souligne Penda, il sous-entend qu’il y a un standard ou une norme, à laquelle on appartient ou non. Ceux qui emploient ce mot s’excluent d’eux-mêmes de cette diversité là. La diversité, c’est l’autre. Cependant, on ne trouve pas d’autre mot qui recouvre l’ensemble du champ que nous voulons couvrir, à savoir une notion large de la diversité, que ce soit les représentations des filles et des garçons, des LGBT, des personnages racisés, du handicap, mais aussi les questions de grossophobie, etc. Et le mot racisé, que l’on utilise pour désigner toute personne qui subit des discrimination en raison de sa couleur de peau, est peu connu hors du milieu militant et peut être très clivant (il y a des personnes qui sont effectivement racisées mais qui ne veulent pas du tout s’appliquer ce terme à elles-mêmes). Diariatou explique donc que « nous, on a choisi de s’appeler Diversité and kids parce qu’il n’y a pas d’autre mot finalement (…) même si on n’y croit pas vraiment parce que c’est un terme fourre-tout (…). On a choisi un cadre pour les livres qu’on met en avant : on a choisi la diversité mélanique, c’est-à-dire les personnages non blancs, culturelle, de genre, comme fille d’album, mais aussi le handicap, parce que c’est des discriminations qui peuvent s’entremêler, on peut être noir et handicapé ». 

Sophie souligne ensuite que le thème du salon, c’est les représentations des enfants dans la littérature de jeunesse. Et que ces questions de représentations sont aussi liées au fait que le livre est un outil de construction de soi, qu’on peut s’identifier ou non aux personnages qui sont représentés dans les livres, et que ça nous sert aussi à se représenter le monde. Qu’on trouve des livres jeunesse intéressants du point de vue des représentations mais que l’on n’arrive pas toujours à les mettre en avant dans les bibliothèques et que si on regarde la majorité des albums, on a des représentations très normées, avec des personnages hétérosexuels, de couleur blanche, qui ont un standard de vie qui est assez différent de ce qu’on peut voir au quotidien.. 

Penda souligne à son tour que la question de l’enjeu des médiathèques, et de pourquoi une médiathèque, c’est à la fois proposer un large choix de documentaires, d’albums mais aussi de répondre à une certaine demande et travailler aussi à la question de la représentation, c’est-à-dire de faire en sorte que les documents qui soient proposés reflètent la société ou l’environnement proche d’une médiathèque, mais que ça n’est pas complètement le cas. 

Comment l’explique-t-on ?

  • les titres présentant une réelle diversité sont peu nombreux, et c’est de la responsabilité des éditeurs. Penda a ainsi fait une expérience : « je me suis dit que j’allais regarder dans la médiathèque pour voir quels albums pouvaient parler de la diversité au sens large, telle qu’on l’entend aujourd’hui dans cette table ronde, et en fait j’ai trouvé 3 sacs à peu près, autour de la diversité ethnique, de la diversité de genre, de la diversité du handicap aussi. Juste 3 sacs sur 16 500 documents. Et pourtant je suis dans un réseau de lecture publique qui travaille beaucoup sur ces questions là, de représentations, qui a à coeur d’être le plus inclusif possible ». Cela rejoint l’expérience de Diariatou : « j’ai un petit garçon qui a 7 ans et quand j’ai commencé à la question de la diversité dans la littérature jeunesse, j’ai commencé à chercher des livres. je pensais que la question était réglée et que j’allais trouver des livres qui correspondaient à l’identité de mon fils, un petit garçon noir né en France et élevé en France. Et finalement ça a été hyper compliqué ».
  • par la difficulté à identifier ces titres dans l’abondance de la production éditoriale : ils sont en quelque sorte noyés dans la masse. Il y a donc un travail de veille à faire, d’identification des éditeurs, des collections, des bibliographies, des ressources qu’on peut avoir sur ce sujet là (des ressources sont proposées à la fin de cet article).
  • par la question de l’identification : il y a l’idée forte que tout le monde peut s’identifier à un garçon. Par exemple on donnera des romans où il y a un héros à des filles sans aucun souci par contre proposer une héroïne fille à un lecteur garçon, c’est déjà un peu plus compliqué, ou alors il faudra quand même faire attention à mettre des personnages garçons forts, juste à côté (comme dans Hunger games de Suzanne Collins par exemple). Et cela s’applique aussi à la question du handicap, de la couleur de peau : on va considérer que tous les enfants peuvent s’identifier à un petit garçon blanc, mais le petit garçon blanc, on ne va pas forcément lui présenter d’autres identifications possibles.
  • par la composition de la chaîne du livre, majoritairement blanche, valide, hétéro : des éditeurs aux prescripteurs, parmi lesquels bien sur les bibliothécaires. Diariatou raconte : « j’ai eu la chance d’être éditée il y a 2 ans, pour un livre qui n’est pas de la jeunesse du tout, ça s’appelle Maman noire et invisible, et la plupart des personnes qui sont revenues vers moi pour savoir comment j’avais fait pour être publiée me disaient que quand elles envoyaient un manuscrit, quand le personnage principal n’est pas blanc, cisgenre, on leur répondait qu’ils n’arrivaient pas à s’identifier aux personnages, ce qui est normal en fait. »
  • par l’absence totale ou presque de certaines représentations. J’explique qubonbons pour Aichae je travaille dans un quartier où il y a beaucoup de mamans qui sont voilées. Mais le seul album que je connais avec un personnage significatif qui porte unvoile, il s’appelle des bonbons pour Aicha de Elly Van der Linden et Suzanne Diederen (Mijade, 2007), et on le garde très précieusement à la bibliothèque parce qu’il est épuisé depuis longtemps.
  • par la difficulté des auteur·e·s concerné·e·s r(acisé·e·s, handicapé·e·s, etc) à se faire éditer.

 

Quelles représentations ? 

Ensuite, quand il y a des représentations, quelles sont-elles ? Penda dit que pour la question de la diversité ethnique, ce sont souvent des enfants africains, et pas forcément des enfants noirs, arabes, asiatiques, vivant en France. Et du coup la réalité des enfants qui lisent ces livres est complètement différente de ce qu’on peut leur proposer dans les albums. « Je pense qu’il y a aussi tout un travail à faire autour de ces enfants qui sont français, qui sont nés ici, mais qui n’ont pas de miroir, ne trouvent pas d’albums sur lesquels ils puissent se projeter vraiment directement. »

Et même dans cette représentation de l’Afrique, on est souvent dans la caricature, dans l’exotisation. Diariatou cite Kirikou (femmes en pagne, enfant nu, village de cases, fétiches…). En jetant un coup d’oeil aux collections de sa médiathèque, Penda a trouvé pas moins de 3 livres où les enfants noirs sont liés à la sorcellerie…

(Tous ces albums n’ont pas été cités lors de la table ronde, mais je trouve que cela montre bien une représentation des personnages noirs fréquentes dans la littérature jeunesse).

Je cite alors un album qui va un peu contre cette exotisation, justement, que j’aime bien, la petite fille qui voulait voir des éléphants de Sylvain Victor (atelier du poisson soluble, 2013), l’histoire d’une petite fille blanche qui va en Afrique, et elle s’attend à forcément voir des éléphants partout, à tous les coins de rue. Son avion arrive elle s’étonne de voir une ville sous ses pieds, et pas la savane avec les éléphants, et en fait elle va découvrir un pays qui est complètement différent des représentations qu’on trouve souvent en France.

 

Il faut donc qu’il y ait des représentations, mais aussi voir ce qu’elles véhiculent. Et ces représentations sont importantes pour les enfants concernés, mais aussi pour les enfants blancs, valides, etc, parce qu’on a tendance à leur dire que leur modèle est universel, pour qu’ils prennent conscience que ce n’est pas le cas.

Plus tard, on en vient au défaut du point de vue : souvent quand on parle des enfants noirs, c’est que ça traite du racisme, mais on a toujours le ressenti du petit enfant blanc, et pas le sentiment de l’enfant qui reçoit les remarques racistes ou autre, et c’est dommage. Et on dérive parfois vers l’idée du « sauveur blanc » : Penda pense à Max et Koffi sont copains de Dominique de Saint-Mars et Serge Bloch (gros succès de la série Max et Lili en bibliothèque), où Max a copain qui s’appelle Koffi, qui est victime de brimades parce qu’il est noir, et c’est Max qui le sauve, et on n’a effectivement pas du tout le point de vue de Koffi. On retrouve d’ailleurs ce travers en dehors de la littérature jeunesse : dans le film le brio, par exemple, c’est un homme blanc qui va sauver tout une communauté.

Sophie souligne à nouveau que le livre sert à se représenter le monde et qu’on doit prêter une attention à l’environnement tel qu’il est représenté dans les livre. Aux médiathèques de faire un vrai travail de médiation. L’édition jeunesse ET les bibliothécaires ont vraiment un rôle à jouer pour pouvoir trouver ces pépites. Se dire « je suis bibliothécaire, je suis dans un environnement, peu importe lequel, je dois être la plus large et la plus inclusive possible ». Pour moi, si on parle de diversité, on parle aussi d’inclusion. Proposer à un public des choses dont il n’est pas forcément en demande, mais qui vont lui permettre de se représenter, et de se trouver.

Heureusement il existe des titres intéressants. Par exemple, Ilya Green vient de sortir chez Nathan un livre qui s’appelle mon château où un petit garçon construit un château de cubes, et le petit garçon est noir, et ça ne change rien à l’histoire.

mon chateau green

C’est important qu’il y ait des livres avec des enfants racisés, handicapés, sans que ce soit un livre sur le handicap ou sur le racisme. Un enfant avec deux papas ou deux mamans sans que ce soit un livre SUR l’homoparentalité. Etc. 

Car le problème des représentations concerne aussi, par exemple, le handicap qui est souvent édulcoré. Souvent c’est, comme Marianne éditrice à la ville brûle disait, « un enfant valide qu’ils ont assis dans un fauteuil roulant ». Et je voulais citer on n’est pas si différents de Sandra Kollender et Claire Cantais puisque l’illustratrice a passé plusieurs semaines dans un IME et a proposé une représentation très réaliste de ces enfants là, et je pense que c’est quelque chose qui est très rare, le fait que ce soit vraiment montré et pas édulcoré.

pas si différents

 

Quels éditeurs pour des représentations intéressantes ? 

Sophie cite la ville brûleet en particulier une de leurs dernières parutions pour la jeunesse, les règles… quelle aventure ! d’Elise Thiébaut et Mirion Malle qui parle des règles, et on a un mix de pas mal de questions, et dans les représentations de ce livre, on a des personnes noires, des personnes blanches, des personnes grosses, des personnes plus maigres, des personnes avec des poils, sans poils…

regles-livre-jeunesse

 

Je cite la collection « mes p’tits docs » chez Milan, qui a le mérite d’aborder des questions qui n’ont rien à voir avec la diversité tout en intégrant ces questions là. Je pense à un titre qui s’appelle les maîtres et les maîtresses (j’en avais fait un article là) où une des maîtresses est racisée, beaucoup des enfants de l’école aussi, on voit des personnes handicapées, et chose qui est rare, à la fin on explique que les maîtres et les maîtresses ont aussi une vie de famille et c’est le maître qui est mis en rapport avec sa vie de famille, alors que très souvent c’est la mère qui est rattachée à la sphère familiale. Je trouve intéressant que dans cela soit pris en compte même si le sujet du livre n’est pas la diversité. 

Diariatou cite Bilibok (éditeur qui a malheureusement arrêté son activité depuis). Ils ont publié un album qui s’appelle Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou, qui est blogueuse, qui est auteure, et illustré par Barbara Brun, et ça parle du cheveu afro, crépu. « Ce sont des livres qu’on voit très rarement.  Moi je suis née en France, j’ai grandi en France, et c’est un livre qui m’a beaucoup touché finalement parce que j’en ai jamais lu comme ça, malheureusement » (alors qu’on trouve de nombreux livres sur le sujet aux Etats-Unis par exemple). « Les noirs en France ils n’ont pas été inventés hier, en fait, on est là depuis longtemps, du coup il faut avoir ce genre de livre là, je pense, dans les bibliothèques. »

comme un million de papillons noirs

La maison d’édition n’est pas passée par les schémas éditoriaux habituels puisque c’est un album qui a été publié grace à un financement participatif. Mais ce qui est intéressant à noter, c’est à la fois la difficulté pour ce type de livres de passer par l’édition traditionnelle et le succès que cette campagne de financement participatif a obtenu, puisqu’ils ont eu 200 ou 300% de ce qu’ils avaient demandé, donc il y a une vraie demande sur ces livres là, qu’on a parfois du mal à satisfaire.

Lors des questions, une membre de la (super) association DULALA nous a demandé si on connaissait des livres montrant la diversité des langues (livres faisant par exemple apparaître dans les illustrations, certains mots d’autres langues, et pas seulement celles apprises à l’école).  Diariatou cite une petite maison d’édition qui publie des livres qui s’appellent « Fifi et Patou« , dans plusieurs langues africaines. Il y a des mots par exemple en soninké, en wolof, en plein de langue, et c’est personnalisable. Il y a même un livre sur l’albinisme. Je cite, chez Didier Jeunesse, la collection contes et voix du monde, qui mêle le français et l’arabe ou d’autres langues africaines. Avec en particulier le travail de la géniale Halima Hamdane

 

Mais deux réserves par rapport à cela :

Penda souligne qu’il est très dommage que sur toute la palette que l’on peut avoir en France, il n’y en ait que 2-3 éditeurs qui s’intéressent à ces questions, et que si on a envie de travailler sur le handicap on aille voir tel éditeur et que ça ne soit pas proposé de façon plus large et plus globale.

Diariatou que beaucoup d’éditeurs qui travaillent sur la représentations des enfants noirs ont très peu de visibilité. Ils ne sont par exemple pas présents au salon de Montreuil. On ne trouve leurs livres que dans les évènements afro ou au salon dédié au livre jeunesse afro-caribéen qui existe depuis 6 ans. S’ajoute à cela la difficulté, même quand on a identifié les éditeurs et les titres, de faire entrer certains livres en bibliothèque, puisque nous sommes contraints par les marchés publics : nous avons un fournisseur, nous ne pouvons pas commander directement à de petits éditeurs souvent mal distribués, ou participer à des financements participatifs. 

 

Comment trouver des livres avec des représentations intéressantes ? 

Le centre Hubertine Auclert qui travaille sur les questions de genre avait une expression que j’aimais bien, c’était « chausser les lunettes du genre » pour analyser la situation, et c’est vrai que maintenant j’essaye de « chausser les lunettes de la diversité » quand je vais en librairie, j’achète les livres pour la bibliothèque, sans que ça ne devienne LE critère central ou unique. J’ai une pile de livres devant moi, quelle représentations il y a ? Donc il y a la question « est-ce qu’il y a des personnages différents qui sont représentés ? » et aussi comment ils sont représentés?

Nous avons aussi souligné qu’on trouvait en ligne ou non de nombreuses sélections, bibliographies intéressantes. J’en parle en fin d’article.

Quelles autres pistes pour améliorer les représentations ? 

Diariatou insiste sur l’importance de soutenir les auteur·e·s racisé·e·s en achetant leurs livres et en les proposant en bibliothèque « parce que ce sont d’autres histoires, d’autres points de vue, et ces histoires justement elles méritent aussi d’être racontées et d’être diffusées ». 

On peut aussi « tout simplement » mettre les livres qui rendent la diversité visible en avant. Sur les présentoirs de la bibliothèque. Dans des sélections. Das des bibliographies. Quand je fais une sélection j’essaye toujours de me poser la question « est-ce qu’il y a une certaine diversité qui est représentée ou pas ? ». J’essaye de le faire vraiment systématiquement, c’est-à-dire que quand je fais un accueil de crèche, je vais sortir 20 bouquins pour les enfants, lesquels il y a ? Après la difficulté c’est que du coup on a tendance à retomber toujours sur les mêmes titres, j’ai mes albums, comme 2 petites mains et 2 petits pieds de Mem Fox et Helen Oxenbury, mais j’essaye effectivement de faire attention à la question.

 

Est-ce possible que dans 5 ou 10 ans, la question soit « réglée », que la diversité soit présente de façon évidente dans la littérature jeunesse ? 

J’ai alors parlé de la représentation des filles et des garçons parce que c’est ce que je connais le mieux : il y a eu des livres militants très chouettes sur ces sujets là ces dernières années, des titres qui insistaient sur la liberté, pour les petites filles, de sortir des carcans, pour les petits garçons aussi. Je pense à ni poupées, ni super héros de Delphine Beauvois et Claire Cantais à la ville brûle, aux déclaration des droit des filles et déclaration des droits des garçons d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol chez Talents Hauts, il y a des choses qui se font !

Mais est-ce que c’est vraiment une nouveauté ? Dans les années 70, c’était un peu la même chose. Il y avait une production de masse stéréotypée et des albums très intéressants qui mettaient en cause les clichés. Je pense à l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel et Anne Bozellec aux éditions du sourire qui mord, à rose bonbonne d’Adela Turin aux éditions des femmes, 10 ans plus tard à la princesse Finemouche de Babette Cole au Seuil.

J’ai un peu l’impression qu’on est toujours dans ce système où on publie des livres qui sont intéressants mais on ne se pose pas la question des représentations dans la masse, et donc on en est à faire des bibliographies, des sélections alors que dans l’idéal, il devrait suffire de prendre un livre devant soi, sans que le sujet soit forcément militant mais que la diversité soit présente en toile de fond.

Penda souligne alors l’importance d’une politique volontariste en bibliothèque. Faire des sélections, des malles, le prendre en compte dans les acquisitions, ça semble évident pour certain, mais c’est loin de l’être toujours.

Elle prend l’exemple du handicap : sur 65 millions de français, il y en a 12 millions qui sont atteints d’un handicap physique ou mental, visible ou non. Et en fait, il y a très peu d’albums alors que ça touche une grande partie de la population.

Diariatou pense qu’on n’est pas rendus! Mais elle souligne que cette table ronde, et l’invitation de son association a moins d’un an, c’est déjà un premier pas. Elle constate l’avance des anglo-saxons sur ces questions. Ils se penchent sur le problème, et on trouve par exemple des chiffres sur les représentations dans les albums jeunesse, alors qu’on n’en trouve pas en France. Aux Etats-Unis, ils ne sont pas très encourageant parce que 93% des personnages sont blancs dans les 3600 albums étudiés en 2012. Mais ils ont le mérite d’exister.

 

Si c’est compliqué au niveau des collections, est-ce que l’action culturelle (les animations, rencontres, heure du conte, etc) sont un levier d’action qui peut être plus facile ? 

Les bibliothécaires ne dépendent pas de l’édition pour cela, et sont donc plus libres. Et on peut réfléchir à la diversité en terme de contenu des animations, mais aussi en terme de public touché. Parce qu’il y a souvent un décalage entre le quartier où la bibliothèque est implantée et la population qui fréquente la bibliothèque et il y a aussi la question de comment on fait venir l’ensemble du public, comment on les fait rentrer dans la bibliothèque, que ce soit pour les collections ou pour l’action culturelle. Les animations peuvent aussi être un moyen, pour nous bibliothécaires, d’être plus inclusives dans ce qu’on propose, et de faire en sorte que les gens, quelque soit leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ou autre, se sentent bien à la médiathèque. 

Parmi les actions citées :

  • des sélections de livres, et la mise en place de malles sur l’égalité filles/garçons ou autour du vivre ensemble par les médiathèques de Plaine Commune. Ces malles sont accompagnées d’expositions, de spectacles sur ces questions, d’ateliers qui valorisent les femmes invisibilisées de l’histoire…
  • un travail autour des langues étrangères : proposer des livres dans les langues que les enfants parlent à la maison. On peut avoir aussi des heures du conte où on peut inviter des personnes parlant d’autres langues, le bambara, le soninké, le wolof, à venir conter, lire des histoires dans leur langue. Les médiathèques de Plaine Commune travaillent, pendant le festival Histoire Commune, pour que les contes soient en bilingue. Ainsi la médiathèque Ulysse a accueilli au mois de décembre un conteur qui a raconté en français et en wolof.
  • les pôles sourds des bibliothèques de la ville de Paris qui proposent à la fois des collections dédiées, un personnel formé pour l’accueil, des animations comme des heures du conte bilingue français parlé/LSF
  • le choix des auteurs invités en médiathèque. Penda : « Je pense par exemple à tout un travail qu’on a fait avec Rachid Santaki, qui est auteur de polar, et que vous connaissez peut être parce qu’il organise la dictée des cités, c’est un peu du Bernard Pivot mais aujourd’hui en 2017. On en a organisé une d’ailleurs samedi dernier à la basilique de Saint-Denis lors des journées populaires du livre organisées par la ville. Il était en résidence à la médiathèque pendant un an. Voir qu’il y a un auteur habitant dans Saint-Denis, racisé, qui écrit des polars, qui fait plein de choses, ça peut aussi avoir valeur d’exemple pour les jeunes qui viennent à la médiathèque, pour les collégiens, lycéens qui ont pu participer aux ateliers, et je pense que c’est aussi intéressant de travailler sur ces questions là. » Elle parle également du festival hors limites
  • l’action de l’association LIRE à Paris qui va lire dans les salle d’attente de PMI, par exemple en choisissant des jours où des traductrices sont présentes pour pouvoir toucher l’ensemble des enfants. J’ai la chance de travailler avec eux et quand on arrive à faire venir des parents qui ne maîtrisent pas du tout le français ou pour qui la bibliothèque reste un endroit où on ne peut pas aller avec un tout-petit parce que ça fait du bruit et que la bibliothèque c’est un endroit où les bibliothécaires disent chut, c’est une victoire.
  • Les partenariats avec les structures du quartier. J’explique qu’on reçoit beaucoup de groupes, des crèches, des classes… et qu’on cherche comment faire revenir ces enfants avec leur famille. Nous on a fait le choix d’aller à la crèche à l’heure où les parents viennent récupérer les enfants pour rencontrer les familles, expliquer ce qu’on fait, que les enfants viennent à la bibliothèque pendant leur journée mais aussi qu’eux peuvent venir, etc. Un travail d’explication de ce que c’est que la bibliothèque, de ce qu’on y trouve. On travaille avec des écoles classées REP voire REP+ avec un public parfois un peu éloigné du livre, avec une image très austère de la bibliothèque. Simplement, la bibliothèque c’est un endroit où on ne va pas. Donc on les invite le samedi matin pour moment convivial, un petit déjeuner en présence de l’enseignante. On a la chance d’avoir des enseignantes qui sont engagées puisqu’elles viennent sur leur week end. Le fait de les inviter tous ensemble, ça permet de toucher des publics qui ne viendraient pas spontanément.

 

La question de la formation des bibliothécaires 

Le jour de cette table ronde, nous étions entre convaincues de la nécessité d’avancer sur ce sujet. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas.

Penda souligne que c’est quelque chose qui doit être partagé en équipe, et qu’on doit tous être convaincus de l’utilité de la démarche, de sa pertinence et de sa nécessité. Parfois, les difficultés peuvent aussi être plutôt de notre côté, nous bibliothécaires, parce qu’on peut aussi avoir des préjugés, des stéréotypes. Essayer de mettre tout ça à plat et de déconstruire un maximum. Il y a aussi ce qu’on peut dire, projeter sur le public qui vient à la médiathèque, etc.

La formation est donc une question centrale. Et actuellement, certaines formations sont problématiques. Penda raconte ainsi qu’elle a fait une formation au CNFPT il y a quelques années sur l’accueil des publics et le formateur nous expliquait que quand on voyait une femme sénégalaise arriver dans la médiathèque, il fallait plutôt l’orienter vers les livres de cuisine. Voilà. Donc bien sûr tout de suite je me suis mise assez en colère et que j’étais absolument contre cette idée, que c’était quelque chose que je ne me voyais pas du tout appliquer. Et le lendemain, il est venu vers moi en disant « non mais en fait je sais pourquoi vous étiez un peu cachée hier, c’est parce que vous même vous êtes sénégalaise ». Voilà. Donc je vous laisse juger de la violence de la situation, mais tout ça pour dire que les formateurs eux-mêmes ont aussi des préjugés, que nous mêmes nous avons des préjugés et qu’il faut aussi être vigilants à tout ça.

C’est ce que montre la traduction publié sur le blog de légothèque d’un article d’Erika Sanchez, une autrice américaine d’origine hispanique qui témoigne : tous les auteurs, quand ils sont interviewés, disent « moi, quand j’étais petit, j’allais à la bibliothèque », mais moi, quand j’allais à la bibliothèque, on se faisait virer parce qu’on parlait espagnol, le staff tout le monde était blanc, et quand on demandait de l’aide, les bibliothécaires râlaient parce que nos parents ne venaient pas avec nous.

Sophie raconte qu’elle a travaillé à un livre sur les questions LGBT (le livre numérique est disponible gratuitement ici !), il y avait toute une formation qui avait été faite sur le sujet, et les bibliothécaires disaient « oui mais on a un livre qui traite de cette question là donc le sujet est couvert ». Et ça, c’est une réponse qu’on ne peut pas valider. On ne peut pas se dire que parce qu’on a Jean a deux mamans la question LGBT est couverte, ce n’est pas vrai ! 

Il faut aussi prendre du temps (et c’est souvent compliqué) d’échanger en équipe. Et souligner que ça ne doit pas être vu comme du militantisme (on a tendance à avoir l’étiquette « féministe » collée sur le front), c’est juste inscrire la bibliothèque dans la société dans laquelle elle est.

A propos d'(auto)formation, j’ai mis en avant internet et les réseaux sociaux car c’est en grande partie là où je me suis formée, où j’ai découvert des choses, en échangeant sur twitter avec des militantes, avec des auteur·e·s, avec des afroféministes, etc. Ca m’a beaucoup apporté.

Se pose aussi la question de la diversité des bibliothécaires eux-mêmes. Ainsi, une personne dans le public dit « j’ai vu comme pas mal d’entre vous je pense le docuemntaire de Wisemann sur les bibliothèques de New-York, et ce qui m’a frappé dans ex libris c’est qu’on y voit des bibliothécaires hommes, femmes, d’origine asiatique, maghrébine, noire… On disait aussi qu’aux Etats-Unis il y a plein de livres sur les cheveux crépus, mais en fait, les bibliothécaires eux-mêmes représentent la diversité, ce qui n’est pas du tout du tout notre cas. Vous avez peut être passé les concours comme moi, et à chaque fois c’est quelque chose qui me choque énormément : on est dans une salle immense et il va y avoir une personne noire qui va passer le concours de bibliothécaire par exemple, parmi 500 candidats et candidates blanches. Donc si j’avais une question, c’est savoir comment donner envie à des petits garçons, des petites filles, français, mais d’origines diverses et variés, d’être bibliothécaires. » Diariatou reconnait avoir elle-même des préjugés sur le métier de bibliothécaire et se réjouit d’avoir rencontré Penda : « j’en connais deux maintenant des bibliothécaires noires, avec des cheveux crépus ». Si déjà dans les équipes, dans le recrutement, il y avait plus d’exemples de personnes qui représentent la société telle qu’elle est, cela permettrait de se dire que tout le monde peut faire ce métier. Penda rapporte cette anecdote : « il y a 3 semaines, il y a 3 gamines qui viennent à la bibliothèque pour leur stage de 3e, elles ont 15 ans, elles sont toutes les 3 noires. Ma collègue leur dit « je vais chercher la responsable ». J’arrive et elles me regardent avec des grands yeux « c’est vous la responsable ? ». Elles-mêmes elles n’avaient pas du tout imaginé que la responsable de la médiathèque puisse être noire en fait. Et je pense que ça a ouvert quelque chose chez elle. Alors je dis pas qu’elles vont devenir bibliothécaire, mais malgré tout elles se disent « c’est possible ».

Voilà la fin du compte-rendu. Une heure, ça passe très vite, et il y a beaucoup d’autres sujets qu’on aurait voulu aborder, j’espère qu’on le fera par la suite, sous une forme ou une autre !

 

Je vous ajoute une série de ressources sur la diversité dans la littérature jeunesse, c’est plus facile par écrit et avec des liens qu’à l’oral !

Sur la diversité au sens large où on l’entend, la super bibliographie Kaléidoscope, sous-titrée  « Osez un monde inclusif où chaque enfant peut être lui-même ». Elle aborde l’égalité des sexes, la diversité sexuelle et de genre, la diversité familiale, la diversité corporelle, le handicap, la diversité culturelle…

J’ajoute aussi cette bibliographie de l’atelier des merveilles, « pour vivre ensemble, riches de nos différences« , qui complète celles sur l’égalité filles/garçons.

  couv biblio

Sur la diversité mélanique et culturelle, je vous invite bien sur à adhérer à l’association Diveka, présidée par Diariatou. Vous pouvez également suivre le travail de l’association sur Facebook et sur twitter.

Sur la diversité des représentations hommes/femmes, je vous renvoie à la partie bibliographie du site, où j’ai réuni beaucoup de ressources intéressantes et aux liens du moment.

Sur le handicap, on m’a conseillé la bibliographie du site handicap.fr. Et il faut aussi prendre en compte la question de l’accessibilité des documents. Je voulais donc donner le lien du blog des pôles sourds de la ville de Paris. Mettre en avant le superbe travail de la maison d’édition les doigts qui rêvent qui rend accessible l’album illustré aux enfants non-voyants grace à la tact-illustration. Ou parler des collections qui se développent à destination des enfants dyslexiques, comme dyscool chez Nathan qui adapte des succès de la littérature jeunesse ou flash fiction chez Rageot qui publie de courts textes d’auteurs confirmés dans une mise en page adaptée.

Sur les LGBT et l’homoparentalité, citons la rainbowthèque, répertoire participatif de livres avec des héros et héroïnes LGBT+, et la bibliographie jeunesse du Point G, centre de ressources sur le genre de la bibliothèque municipale de Lyon (j’en avais parlé ici).

J’essaye de partager régulièrement d’autres ressources intéressantes avec mes « liens du moment« .

Voilà pour cette rencontre passionnante, et il devrait y en avoir d’autres dans les semaines qui viennent !

Ces livres qui ont attiré mon attention… #1

Très souvent, en fouinant sur un site d’éditeur ou en librairie, ou au boulot, je tombe sur un livre dont je me dis « celui-là, il faudrait que je le regarde de plus près/il faudrait que j’en parle sur le blog ». Souvent, j’en prends quelques photos à la va-vite, et j’en parle sur twitter, mais j’aimerais en garder une trace plus durable.

Alors j’ai décidé d’en faire une nouvelle série d’article ici. Je reviendrai parfois sur certains de façon plus détaillée par la suite, d’autre non (les journées n’ont que 24h, tout ça tout ça).

Je précise donc, avant de commencer, que je n’ai en général pas lu ces livres en détail. J’en ai vu la couverture, un résumé, quelques mots, ou je l’ai parcouru rapidement.. Je ne peux donc pas garantir qu’ils ne soient pas décevant. Mais je suis sûre que beaucoup seront des pépites. Si vous les avez lu, vu, en avez parlé sur votre blog, n’hésitez pas à m’en parler dans les commentaires !

 

Si vous vous intéressez à la littérature jeunesse antisexiste, vous avez sans doute remarqué la publication en français du livre d’Elena Favilli et Francesca Cavallo, histoires du soir pour filles rebelles (les Arènes, 2017).

histoires du soir pour filles rebelles

 

J’en avais déjà entendu parlé lors de sa publication en anglais, grâce à cette vidéo que je trouve très parlante, malgré sa visée publicitaire, pour montrer les stéréotypes toujours présents dans la littérature jeunesse aujourd’hui :

Il a aussi bénéficié de pas mal de presse au moment de sa publication en français, dont cet article dans Libération. Je serais très curieuse de le découvrir, en ayant entendu beaucoup beaucoup de bien et j’adhère à son ambition de «Rêvez plus grand, visez plus haut, luttez plus fort. Et, dans le doute, rappelez-vous : vous avez raison.». Je reste cependant dubitative sur son titre et ce « pour fille » genré, quand bien même elles sont rebelles, contre lequel je m’insurge dans la littérature jeunesse.

 

Un documentaire pour pré-ados et ados sur les règles, par Elise Thiébaut qui a déjà publié, pour adultes, Ceci est mon sang, Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font (la Découverte, 2017) et illustré par Mirion Malle, dont vous connaissez sans doute le blog, Commando Culotte. Et en plus, c’est publié par la ville brûle, maison d’édition engagée, qui a déjà publié de chouettes albums.

les règles quelle aventure

Voilà ce qu’en dit l’éditeur !

« Les règles, les ragnagnas, les affaires ou les machins… Une fois par mois environ, les filles et les femmes entre 12 et 52 ans saignent pendant quelques jours mais on n’en parle jamais, alors même que cela concerne la moitié de l’humanité.

Les règles ont longtemps été un instrument qui a permis d’opprimer les femmes et de leur donner l’impression qu’elles étaient impures et capables de moins de choses que les hommes. Les règles sont donc un véritable enjeu féministe auquel il n’est jamais trop tôt pour s’intéresser…

Parler des règles, c’est aussi parler du patriarcat, de sexualité, de religion… Dans Les règles… quelle aventure !, Elise Thiébaut et Mirion Malle abordent le sujet avec humour, de façon décomplexée et décalé, avec de solides références culturelles, mythologiques, médicales et féministes pour piquer la curiosité et enrichir la connaissance des préados et ados, filles et garçons. »

 

Encore un documentaire, mais pour les petits cette fois, repéré par Beatrice Kammerer, Zizi et zezette de Camille Laurans et Jess Pauwels (Milan, 2017)

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Ce documentaire destiné aux 3-6 ans parle simplement des sexes aux enfants (et si le titre parle de zizi et zezette, les mots pénis et vulve sont également utilisés), et aussi d’érection, de masturbation. Béatrice Kammerer en a parlé sur son compte Facebook, et je lui emprunte ces quelques photos :

Les près de 350 commentaires qui s’accumulent sous son post Facebook montrent bien la difficulté qu’il y a encore à parler aux enfants de leur sexe.

 

Un album sur l’homoparentalité, les papas de Violette d’Emilie Chazerand et Gaelle Souppart (Gautier-Languereau, 2017).

papas de violette

Violette, face aux moqueries homophobes de ses camarades de classes, parle de sa vie avec ses deux papas, de la manière dont ils prennent soin d’elle, de ce qu’elle partage avec eux. Vous pouvez en voir plus ici. Personnellement, j’ai trouvé le propos un peu trop appuyé, mais il a l’intérêt de mettre en scène des humains réalistes, et il est utile si vous cherchez un album concret et réaliste sur la question.

 

Encore un album, overdose de rose de Fanny Joly et Marianne Barcilon (Sarbacane, 2017), sur les stéréotypes de genre, et une petite fille qui grandit sous cloche, sous une avalanche de rose, surprotégée par ses parents.

overdose de rose

Madame Machin-Chose a enfin une fille, après 6 garçons. Cette fille, qu’elle appelle Rose, sera forcément douce, calme, obéissante, gentille, mignonne, choupignonne, trognonne. Rose grandit sous cloche, ravissante et bien coiffée. Jusqu’au jour où…

J’ai été surprise de voir un album antisexiste illustré par Barcilon que j’associais justement un peu aux princesses roses bonbons. Mais je l’ai trouvé, en le parcourant rapidement, plutôt chouette, et abordant beaucoup de sujets : l’éducation genrée et la prédominance du rose, mais aussi la volonté de surprotéger les filles, l’importance qu’on porte à leur apparence, etc.

 

Et enfin, avec Dur·e·s à cuire, 50 athlètes hors du commun qui ont marqué le sport (Cambourakis, 2017), dans lequel il met en avant 25 femmes et 25 hommes hors du commun, Till Lukat est, à ma connaissance, le premier à utiliser l’écriture inclusive dans le titre d’un livre pour enfants (et ça ne m’étonne pas que ce soit chez Cambourakis !). Il avait déjà publié, chez le même éditeur, Dures à cuire, 50 femmes hors du commun qui ont marqué l’histoire en 2016.

dur-e-s à cuire

Ni poupées ni super-héros !

Aujourd’hui, je vais vous parler de rien de moins que d’un « premier manifeste antisexiste ». C’est le sous-titre de Ni poupées ni super-héros ! de Delphine Beauvois et Claire Cantais édité par la ville brûle (2015).

ni poupée ni super héros

« Les filles… les garçons… c’est comme ça… et pas autrement !

Non mais ça va pas la tête !? »

Cet album dit donc non aux clichés et va déconstruire les stéréotypes qu’on impose aux petites filles ou aux petits garçons. Ici, pas de narration, mais des enfants qui parlent à la première personne et qui affirment qu’ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, d’aimer ce qu’ils veulent, de vivre comme ils le souhaitent !

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De nombreux stéréotypes sont abordés : les jeux et activités « de filles » ou « de garçons », l’idée que les garçons ont le droit d’être sensibles et d’exprimer leurs sentiments, que les filles peuvent être aventurières, que chacun doit avoir le même espace pour s’exprimer, que les filles ne doivent pas être jugées sur leur physique, etc.

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Un livre qui est donc très complet et surtout ouvre la porte à de nombreuses discussions, à des échanges entre parents et enfants mais aussi entre enfants, comme Chlop le raconte ici.

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Et puis il y a les magnifiques collages de Claire Cantais : aplats de couleurs, motifs, et les yeux, nez et bouches d’enfants réels qui complètent les visages. Enfants de différentes couleurs de peau, ce qui n’est pas un détail !

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Ce qui m’a plu, aussi,ce sont les références féministes qu’on y trouve : portraits de Rosie la  riveteuse, de Simone de Beauvoir, de Louise Michel ou d’Angela Davis, slogans et symboles féministes… Même si les enfants n’auront bien sûr toutes les références, certaines sont explicités en fin d’ouvrage, dans une page « documentaire » et j’aime le principe d’intégrer l’objectif d’une éducation antisexiste dans le combat féministe passé, puisqu’il en découle logiquement.

Delphine Beauvois et Claire Cantais avaient d’abord publié, en 2013, on n’est pas des poupées, mon premier manifeste féministe. J’avais adoré la couverture et l’emploi assumé du mot féministe, qu’on trouve rarement en littérature jeunesse, même dans les livres qui abordent les stéréotypes de genre. Puis l’année suivante, elles ont publié on n’est pas des super héros, mon premier manifeste antisexiste. Le premier portait donc sur les stéréotypes pesant sur les filles, e second sur les stéréotypes pesant sur les garçons (et non pas le premier s’adressant aux filles, le second aux garçons).

Les contenus des deux ouvrages ont été mêlés dans cette nouvelle édition et à mes yeux c’est une réussite.

L’auteure, l’illustratrice et l’éditrice ont répondu à une interview expliquant ce projet sur le blog la Mare aux Mots et c’est passionnant. Vous pouvez aussi retrouver des articles sur ces livres chez Chlop, sur la Mare aux mots (on n’est pas des poupées et on n’est pas des super-héros), dans le tiroir à histoires, dans la soupe de l’espace

Ces trois albums ont lancé la collection « jamais trop tôt » des éditions La Ville Brûle, qui publie essentiellement des essais pour adultes. Dans la continuité de leur ligne éditoriale, ils ont fait le choix de ne pas raconter d’histoires mais de publier « des albums-manifestes qui ne tournent pas autour du pot pour dire qui l’on est, pour dire ce que l’on veut (et ce que l’on ne veut pas), pour le dire haut et fort, sans clichés ni périphrases mais avec beaucoup de fantaisie ».  Je présente aujourd’hui un autre de leurs livres sur le blog des vendredis intellos, on n’est pas si différents ! qui parle du handicap. Et leur dernier album, On n’est pas des moutons, insiste sur l’importance de penser par soi-même, d’être unique.

Inspirée par Ni poupées, ni super-héros, Claire Cantais a créé un cahier d’activité, mon super cahier d’activités antisexistes.

super cahier d'activités antisexistes

On y trouve des labyrinthes, des dessins, des collages, un jeu de l’oie, des histoires à créer, des masques…

Un cahier très riche, donc, et surtout très beau puisqu’on retrouve les illustrations de Claire Cantais, que le papier est épais, que les activités sont variées… Mais il nécessite parfois d’être accompagné par un adulte, puisque certains textes sont ouvertement là pour ouvrir un échange.

Et on termine avec un slogan féministe que j’aime beaucoup :

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Alors, vous avez trouvé ?