La presse pour petites filles

Régulièrement, je reçois la plaquette d’abonnements de Fleurus. Encore une bonne occasion de m’énerver face aux abonnements « pour filles ». Je n’aborderai ici que les titres s’adressant aux enfants et aux préados, pas la presse pour adolescentes.

Les revues pour filles étaient nombreuses dès le début du XXe siècle comme la semaine de Suzette, et jusqu’aux années 1960. Vous pouvez lire un article très intéressant sur l’histoire de ces magazines ici. Elle disparait ensuite dans les années 1970. C’est Milan Presse (qui s’annonce pourtant engagé pour l’égalité filles/garçons) qui a relancé en 1998 la presse pour fillette avec Julie, bientôt suivi par d’autres éditeurs, en particulier Fleurus. On retrouve dans ces magazines récents beaucoup d’éléments qui étaient déjà présents chez leurs « ancêtres ».

Petit état des lieux actuel :

Chez Milan, on trouve Julie, « le mag qui parle aux filles », pour les 9-13 ans et Manon, pour les 6-9 ans. Chez Fleurus, les p’tites sorcières de 8 à 12 ans, les p’tites princesses de 5 à 8 ans et les p’tites filles à la vanille de 3 à 5 ans. Et chez Disney, Disney Girl pour les 7-11 ans. On trouve également quelques magazines consacrés à une héroïne particulière : Violetta, Charlotte aux fraises… Parmi les grands groupes de presse jeunesse, seul Bayard échappe à cette tendance en ne proposant que des abonnements mixtes. On peut noter qu’il n’existe pas d’équivalent « pour garçon », les autres magazines s’appuyant sur des centres d’intérêts.

Et à quoi ils ressemblent, ces magazines ? Malgré quelques variantes (chez Fleurus, il y a dans chaque magazine une grande histoire ou un court roman, qu’on ne retrouve pas ailleurs, Julie a le mérite d’aborder une question d’actualité (mais « vue à travers le prisme des filles ») et de présenter dans chaque numéro un portrait de femme célèbre), on retrouve dans ces différents magazines les mêmes éléments.

  • Le rose omniprésent. Souvent complété par du mauve ou du violet. Dans l’exemplaire des p’tites filles à la vanille, il y a du rose ou du violet sur toutes les pages sauf une. C’est visible dès les couvertures. Et aussi sur le site internet du magazine Disney girl !

                             p'tites sorcières rose manon rose disney girl 1

  • Des BD qui mettent en scène des filles, que ce soient des héroïnes connues (Lou ou les sisters par exemple) ou des héroïnes propres aux magazines. On retrouve régulièrement des hors séries « BD de filles » (c’est toujours bien précisé !)

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  • Des bricolages et des recettes de cuisine qui s’ancrent très fortement dans l’univers « girly ». Parmi les activités « bricolage », beaucoup de couture ou de customisation (« la deuxième vie de tes tenues d’été »). Et même les recettes de cuisine sont stéréotypées : des cupcakes, des macarons, des glaçages, du rose…

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  • Des tests, le plus souvent centrées autour de l’amour (« As-tu un coeur d’artichaut ? » « Quel garçon te fait craquer? ») ou des relations entre amies (« Une amie, c’est quoi pour toi? » « Es-tu fidèle en amitié? » « Copines d’un jour ou pour toujours? »).
  • Des pages « fan de ».

 

Et parmi les sujets, des « incontournables » qui reviennent très régulièrement :

  • l’amour, en tête de liste

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  • les relations entre amies, avec l’organisation de boom et de pyjamas parties.

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  • la mode : il faut trouver son « look », son « style ». On trouve également des articles sur comment se coiffer, les accessoires, etc. Un très fort accent est mis sur l’apparence (j’avoue que je trouve le titre « belle mais pas rebelle » particulièrement gratiné !).

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  • être une star. Oui, dans ces magazines, c’est une activité à part entière. Avec des tests (« quelle star sommeille en toi ? »), ses conseils…

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  • l’équitation. Julie, en plus de nombreux numéros consacrés aux chevaux, propose même un hors série spécial équitation 4 fois par an, Julie Cheval. On élargit parfois à d’autres animaux, à condition qu’ils soient « mignons » : chiots et chatons par exemple.

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  • les journaux intimes, où on parle… d’amitié, de mode et de garçons !

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On rejoint ce qui est expliqué, dans Contre les jouets sexistes à propos des jouets (je reprends ce que j’avais noté dans cet article) :

« Les jouets inculquent aux fillettes l’attente du grand évènement de leur vie : l’amour avec un grand A (…). Elles apprennent que c’est lui qui va leur permettre de se réaliser en tant que femme. Et que seul le regard masculin peut valider l’existence de la femme et la rendre heureuse ».

En attendant le grand amour, les filles sont encouragées à l’amitié entre filles, si possible dans un univers girly où on parle amour, beauté, séduction, petits secrets. On encourage également le goût des filles pour les animaux « de préférence mignons, inoffensifs et jeunes ».

« L’empire des sentiments, dévolu aux filles, est en fait l’institution du sentimentalisme comme forme de relation aux autres et au monde. La pensée, la réflexion, l’esprit critique, la science, la connaissance du monde qui les entoure… semblent totalement absents de l’univers des filles ».

J’ajouterai que dans ces magazines, l’importance accordée à l’apparence, aux vêtements et à la mode, et ce dès l’école primaire, est à mes yeux plutôt effrayante.

Autrement dit, ces magazines contribuent à enfermer les filles dans des stéréotypes, et ce dès l’âge de 3 ans. La concentration sur un trop petit nombre de sujets (les sentiments, l’apparence, le mignon…) leur limite l’accès vers d’autres intérêts et d’autres formes d’épanouissement.

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15 commentaires

  1. Je me souviens m’être abonnée au magazine W.I.T.C.H quand j’étais au collège, parce qu’une copine m’avait fait lire un morceau de l’histoire et que je voulais avoir la suite.
    N’aillant jamais été très intéressée par tout ce qui est Amour/Popularité/Célébrités/Look/etc, le reste du magazine (et une bonne partie de la BD, en fait) était d’un profond ennui… Et l’ensemble correspondait très bien à l’analyse faite ici.
    Merci pour ce travail !

    1. Merci ! WITCH Mag est devenu Disney Girl, et malheureusement, ça n’a pas évolué en mieux, au contraire !

      1. Ah, j’ignorais qu’il s’agissait du même magazine, ne connaissant pas la nouvelle version… Effectivement, ça n’a pas l’air de s’être amélioré avec l’âge ! =(

  2. Vais vomir.
    Je suis papa d’un garçon de presque 8 ans… et ça me déprime.
    Il va rester sur J’aime Lire pour le moment, en espérant ne pas tomber sur le même genre pour « vrais hommes en devenir »…

    1. Heureusement, au-délà des p’tits magazines pour moins de 4 ans, y’a pas de magazine « Real Boy », c’est plutot ouvert à tout les Mickey, Picsou, J’aime lire, les magazines de mangas, de jeux-vidéo, etc, etc… Bref, meme une fille pourrait lire tout ça sans problème

  3. Ma fille de maintenant 14 ans a lu à peu près une fois tous ces magasines quand elle avait l’âge requis et a trouvé ça inintéressant au possible. En revanche, l’abonnement à J’aime Lire a duré longtemps et a intéressé le petit frère aussi.
    Maintenant, la presse ado n’est pas passionnante non plus. Il faut aimer les chanteurs ou acteurs à la mode, en fait.

    1. Avec mes frères, on a enchainé à peu près tous les magazines de chez Bayard !
      Ado, je lisais Muze, magazine littéraire, orienté « pour filles » aussi, mais pas du tout de la même manière que les magazines cités ici. Voilà ce qu’en dit l’éditeur :
      « Un regard féminin sur le monde :
      La majorité des créateurs rencontrés sont des créatrices, ce qui est d’une grande importance pour de nombreux pays dans lesquels créer met la femme en danger et reste pertinent dans nos sociétés pour lesquelles, en matière d’art, l’universel demeure masculin.
      Un regard sur le monde féminin :
      Héroïnes de romans ou de cinéma, figures mythiques, tous les archétypes qui ont forgé (forgent toujours) la femme d’aujourd’hui permettent de comprendre bien des enjeux de notre société contemporaine. »

  4. Je suis carrément horrifiée de voir l’évolution subit par Les P’tites Sorcières, magazine auquel j’étais abonnée depuis le numéro 2 dans les années 90. Il n’avait au début quasiment rien de « girly »…
    Et d’ailleurs cela peut se voir rien qu’à la mascotte, Zita, qui apparaît dans le « O » du titre. Robe verte, chaussettes rouges, chapeau bleu, et cheveux en bataille ! Celle-ci n’a jamais changé, zéro pointe de rose et de paillettes. Cette évo.. régression est triste à voir, vraiment.

    Puis c’est bien simple, après ça je me souviens avoir été abonnée à Arkéo Junior.
    Mixte, de l’Histoire, de la science, et même la BD à suivre « Sur les Terres d’Horus » de Isabelle Dethan à la fin de chaque numéro (enquête policière en Egypte avec des trahisons, du sang, et des gens pas très habillés), autant dire que c’était autre chose qu’aujourd’hui…

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