A quoi tu joues ?

Ces derniers temps (enfin… avant mes vacances), j’ai surtout montré des stéréotypes, des filles-princesses-en-rose, des garçons-aventuriers-en-bleu… Et même si j’en ai encore beaucoup trop en réserve, j’ai envie, maintenant, de vous proposer des articles plus constructifs, avec des livres que je trouve chouette.

On commence aujourd’hui avec A quoi tu joues ? de Marie-Sabine Roger et Anne Sol, publié en 2009 aux éditions Sarbacane.

à quoi tu joues ANne sol

En un mot : un bel album dont le texte présente des clichés courants sur les activités « pour filles » et « pour garçons ». Une photo y répond en montrant aux enfants qu’on peut faire ce que l’on veut (une femme peut jouer au football, un homme peut faire de la danse). Le jeu de décalage entre le texte et l’image en fait un bon support de discussion avec des enfants à partir de 5 ou 6 ans. Certains lui reprochent cependant de ne montrer que seuls des adultes exceptionnels (femmes cosmonautes, hommes chefs cuisiniers) peuvent s’éloigner de ces clichés. 

Et en détail : 
Le principe de ce livre est tout simple : sur la page de gauche, un enfant joue. Sur la page de droite, le texte rapporte les stéréotypes courants (« les garçons, ça ne fait pas de la danse », « les filles, ça joue pas aux voitures »). Mais en soulevant le volet, on voit un adulte en train de réaliser l’acte en question (un danseur de hop-hop, une pilote de course). Le texte, lui, continue à faire parler les stéréotypes, et le livre repose donc sur un décalage texte/image. Procédé très efficace pour un album à mes yeux très réussi, malgré une conclusion pas très utile et un peu niaise.

C’est plus clair en photo :

a quoi tu joues intérieur 3

a quoi tu joues intérieur 1 à quoi tu joues intérieur 2

Anne Sol a fait elle-même les photos d’enfants, et s’est occupée de la recherche iconographique pour les photos d’adultes. On y trouve des photos d’inconnus comme des photos de Yannick Noah ou de Claudie Haigneré (première femme française dans l’espace). Il s’agit, pour la majeure partie des photos, de montrer des adultes dans un cadre professionnel, montrant que non seulement on peut faire une activité « réservée au sexe opposé », mais qu’on peut même en faire son métier.

Voilà ce qu’en dit Nelly Chabrol-Gagne dans son très bon livre Filles d’albums (Atelier du poisson soluble, 2011), p. 28 :

« Celles qui, plus tard, peuvent devenir joueuses de football professionnel, motardes, menuisières, astronautes ou soldates, comme le montre l’album A quoi tu joues? de Marie-Sabine Roger et Anne Sol. En mettant en opposition, dans la deuxième partie de l’ouvrage, un jeu d’enfant que la norme sociale estampille comme masculin sur la page de gauche et un devenir féminin qui en prend le contre-pied sur la page de droite dotée d’un rabat, l’album sous-entend qu’il a du être long et douloureux le parcours professionnel de cette enfant, si sa famille lui a toujours parlé de ce métier comme étant réservé aux garçons. Voir que les garçons « ça pleure » et que les filles « ça fait la guerre », contrairement aux discours ambiants et grâce aux photographies surprenantes d’Anne Sol, permet de démonter la stéréotypie en usage dans la majeure partie de la production de jeunesse.

Mais d’autres sources ne sont pas convaincues par ce choix (« raconte-moi une histoire non sexiste« , article de slate datant du 9 février 2012) :

Dans A quoi tu joues?, ouvrage réalisé pour Amnesty International pour contredire des idées reçues, on voit l’image d’une petite fille pleurant illustrée par la phrase «Les garçons, ça ne pleure pas» et, quand on ouvre le rabat de la page opposée, la photo d’un homme pleurant… de joie : l’ancien tennisman Yannick Noah.
Message décrypté par les participants: «Les hommes ont le droit de pleurer, mais que quand c’est de joie et parce qu’ils ont gagné.» Les autres idées reçues sont déjouées de la même manière: Les petites filles jouent à la dînette…Les grands hommes sont des chefs. «Ce livre dit qu’un homme ou une femme ne peut se sortir des stéréotypes que s’il ou elle est le/la meilleur(e)», résume Bénédicte Fiquet, alors qu’on aurait pu voir un homme faisant la cuisine à la maison par exemple.

On retrouve un avis similaire dans À l’école des stéréotypes. Comprendre et déconstruire sous la dir. de C. Morin-Messabel & M. Salle (l’Harmattan, 2013) :

Même le très estimé A quoi tu joues ? de Marie Sabine Roger illustré par Anne Sol (Sarbacane 2009) peut manquer son objectif, tant le dispositif est déséquilibré : dans ce livre de photos à rabats, on voit énoncés des clichés (…). Le démenti est apporté par une autre photo, sous le rabat, prouvant que le contraire est possible. Le problème est que les personnages qui illustrent ces démentis sont des adultes et parfois des êtres d’exception, dans des situations exceptionnelles  : un boxeur à l’entrainement, Yannick Noah pleurant de joie lors d’une compétition, une pilote de formule 1, la cosmonaute Claudie Haigneré, etc. Le message involontaire, qui risque d’être le message perçu est que, effectivement, garçons et filles n’ont pas les mêmes attitudes et ne font pas les mêmes choses, et que c’est également ainsi pour des adultes, sauf pour quelques êtres d’exception mis dans des situations exceptionnelles. »

Je ne partage pas vraiment ces réserves. D’une part parce que je considère que pour certaines, ce sont des interprétations d’adultes que les enfants n’auront pas forcément. Prenons cette photo de Yannick Noah (qui dément l’idée que « les garçons, ça ne pleure pas ») :

image

Un adulte pourra y voir Noah pleurant de joie après avoir gagné Roland Garros. Un enfant y verra un adulte pleurer en public. Qu’est-ce qui, dans la photo, sans connaissance extérieure, fait penser à autre chose ?

D’autre part, parce que je trouve important de montrer aussi aux enfants des femmes et des hommes qui renversent les clichés dans le milieu professionnel. on parle souvent de l’importance de proposer des modèles différents aux enfants, ce livre, à mes yeux, le fait très bien.

Je m’interroge par contre sur l’âge auquel lire cet album. L’éditeur le conseille, sur la 4ème de couverture, à partir de 3 ans. Je ne suis pas sûre qu’un enfant de cet âge soit vraiment capable de comprendre, seul, le décalage texte-image. En effet, le texte ne fait qu’énoncer les clichés, seule l’image les dément. Il faut donc que l’enfant comprenne seul que l’image est un pied de nez au texte et montre que ce qui est dit dans le texte est faux. Il me semble que cela n’est généralement compris que vers 4 ou 5 ans, voire plus. Mon fils, 2 ans, est tombé sur ce livre et l’aime beaucoup, mais je préfères expliciter en développant le texte (il y a des gens qui disent… Mais c’est pas vrai).

Quelques infos supplémentaires :

En 2010, cet album a reçu le prix Sorcières dans la catégorie « documentaire ».

Ce livre a pas mal fait parler de lui sur le net. Voilà l’analyse de Ricochet, un article d’étudiants en littérature jeunesse de Lille III, Et on en parle sur les blogs de Chlop, LauretteTu l’as Lu(stucru)?, la littérature jeunesse de Judith et Sophie, Délivrer des livresBulles à éclater, Val aime les livres

Pour en savoir plus sur Anne Sol, voilà une interview sur par le blog la mare aux mots. J’ai chroniqué sur mon blog perso deux de ses imagiers, qui s’ils n’abordent pas directement la question du genre, ont le mérite de montrer des petits avec des jouets non genrés. En revanche, Chlop m’a dit que dans son récent imagier sur les contraires, elle présentait une vision caricaturale des filles et des garçons.

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5 commentaires

  1. Il y a ces réserves dont tu parles mais il y en a d’autres. Tu ne parles pas du second degré, de l’ironie. Trouve moi un enfant même de 5 ans qui comprends l’ironie… c’est quand même extrêmement rare ! Ma fille, à 6 ans, commence à peine (et j’ai questionné les autres parents, c’est pareil). Avant un certain page si on dit « les garçons ça ne pleure pas » c’est qu’on le pense, il n’y a pas de second degré. Ensuite moi c’est le manque de double négation qui me choque…

    1. Pour l’ironie, le décalage texte/image et l’âge auquel on peut le comprendre, je suis d’accord avec toi il faut attendre que les enfants puissent comprendre, et c’est impossible à 3 ans (âge conseillé par l’éditeur). C’est ce que j’ai essayé d’indiquer dans le paragraphe sur l’âge auquel le lire, mais ce n’était peut être pas assez clair, donc je l’ai légèrement modifié. Si j’ai pensé à 5-6 ans, c’est que je me suis rendue compte que cet vers cet âge que les enfants comprennent le décalage texte/image dans d’autres livres que je lis à la bibliothèque (je pense à l’Afrique de Zigomar par exemple), mais ce livre là, je n’ai pas eu l’occasion de le lire à d’autres enfants qu’à mon fils. Qui lui est clairement trop jeune pour comprendre, donc je développe le texte, j’explicite.

      En ce qui concerne le manque de double négation, le texte reprend des clichés souvent exprimés à l’oral, des phrases que les enfants ont entendues, donc personnellement ça ne me dérange pas.

    1. Je l’avais lu il y a longtemps, mais n’y avais pas pensé en écrivant cet article, tu fais bien de poster le lien !

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