Thierry Magnier

La princesse parfaite

Les princesses présentées précédemment sont loin d’être parfaites. La princesse dont je vous parle maintenant l’est, parfaite. Mais ce n’est pas si enviable…

princesse parfaite

La princesse parfaite de Frédéric Kessler et Valérie Dumas (Thierry Magnier, 2010)

Dans ce royaume, « les princesses ont pour prénom le don qu’elles ont reçu de leur marraine ». Le roi choisit pour sa fille le don de perfection.

Depuis ce jour, Princesse-Perfection est en tout point parfaite. A un an, elle parle parfaitement pour faire plaisir à papa. A deux ans, elle range sa chambre et s’habille seule pour faire plaisir à sa gouvernante. A trois ans, elle sait lire et écrire pour faire plaisir à sa maman. A quatre ans, elle parle dix langues vivantes pour faire plaisir à son professeur de langues vivantes. A cinq ans, elle parle dix langues mortes pour faire plaisir à son professeur de langues mortes. A six ans, pour faire plaisir à sa mère, elle joue du piano en sourdine pour ne pas déranger son père. Et à sept ans, elle sait tout sur tout pour faire plaisir à tout le monde.

Les années passent, et Princesse-Perfection devient une jeune fille parfaitement élégante, cultivée et obéissante pour le plus grand plaisir du roi ».

En cherchant à être parfaite, et donc à satisfaire les désirs de tous pour apparaitre parfaite à leurs yeux, la princesse perd de vue ce qu’elle désire elle. Mais sur les conseils de sa mère, elle choisit une nouvelle marraine pour ses 16 ans, qui la débarrasse de ce don de perfection beaucoup trop encombrant et souligne qu’elle est naturellement capable de nommer ses désirs et choisir ce qui est bon pour sa vie.

« Tu feras des erreurs, sans conte, mais tu recommenceras forte de ton expérience. Tu échoueras parfois, mais tu réussiras aussi. »

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Elle s’autorise alors à créer selon ses désirs et à être fière de ses créations, même si la robe qu’elle coud n’est pas parfaite et qu’elle a raté l’ourlet. Elle s’autorise à vivre SA vie.

Cet album insiste sur le fait que savoir ce que l’on désire, être capable de faire des choix et de les faire pour soi et pas seulement pour les autres, c’est beaucoup plus important qu’être parfaite au regard des autres. Quelque chose de très important à rappeler à nos enfants, et peut être encore plus aux filles à qui on a tendance à apprendre à « faire plaisir ». On s’éloigne donc fortement de l’image de perfection finalement très artificielle des princesses.

On retrouve, pour le reste de l’histoire, les classiques des contes : des fées marraines, une reine qui meurt trop tôt, une marâtre, et pour finir un mariage heureux avec un prince charmant. Et, le plus gênant à mes yeux au niveau des stéréotypes de genre, une femme qui sacrifie son indépendance et son pouvoir par amour alors que l’homme ne renonce à rien.

J’ai cependant apprécié, à la fin de l’histoire,

La princesse vécut encore quelques années au château avec son père, sa belle-mère et ses demi)frères et soeurs. Entre elle et Margareth ce ne fut jamais le grand amour, mais au fil du temps chacune finit par trouver sa place afin de vivre en bonne entente.

Une chronique de cet album sur Ricochet.

Un an déjà ! Et un concours pour fêter ça

Je viens de me rendre compte que le blog avait un an… et déjà quelques jours ! Sur ce blog qui a pourtant commencé suite à une polémique d’extrême droite contre la littérature jeunesse et par pas mal de coups de gueule, je tiens avant tout à réunir des ressources utiles pour proposer autre chose. Présenter des bibliographies, des sélections, des livres coups de cœur

Et même si j’ai été moins présente ces derniers temps, et que je ne sais pas trop quelle disponibilité j’aurai dans les mois qui viennent (probablement pas énormément…), j’ai plein d’envies, d’idées, etc. Dans mes brouillons et mes articles à rédiger, on trouve aussi bien la suite de l’analyse de l’association du côté des petites filles, une analyse de la presse pour petites filles, une série d’articles sur « Max et Lili », la présentation des albums on n’est pas des poupées et on n’est pas des super héros

En attendant, pour fêter ce premier anniversaire, j’avais envie de vous faire un petit cadeau en vous faisant gagner deux livres, dont j’ai parlé cette année. Un livre pour vous (ou votre ado), et un livre pour enfants.

Vous pouvez donc gagner l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon dont j’ai parlé ici.

Histoire Julie ombre garçon Thierry Magnier

Ou les mots indispensables pour parler de sexisme dont j’ai parlé . mots indispensables pour parler du sexisme Pour participer au tirage au sort, dites moi pour quel livre vous participez (Vous pouvez participer pour les deux livres si vous le souhaitez, mais je ferai en sorte qu’il y ait deux gagnants différents), et parlez moi d’un livre antisexiste pour enfant qui vous plait particulièrement ou d’un livre pour adulte qui vous a poussé à vous intéresser au féminisme.

Je tirerai le gagnant au sort le dimanche 8 mars, vous pouvez participer jusque là !

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Aujourd’hui, on vous parle, avec Gabriel de la Mare aux Mots, de l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec. Vous pouvez retrouver sa chronique ici.

Histoire Julie ombre garçon sourire qui mort      histoire de julie qui avait une ombre de garçon

Histoire Julie ombre garçon Thierry Magnier

 

Ce livre c’est le portrait de Julie.

Julie n’est pas polie

elle suce encore son pouce

Julie est très jolie

mais voudrait être rousse

Julie n’est pas très douce

elle n’aime pas les peignes

et se cache sous la mousse

pour ne pas qu’on la baigne

Julie sait ce qu’elle veut

elle en parle à son chat

ils ont de drôles de jeux

que ses parents n’aiment pas

Mais elle voudrait qu’on l’embrasse quand même

Ses parents lui reprochent tellement d’être un « garçon manqué » qu’un jour, elle se réveille avec une ombre de garçon.

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Une ombre de garçon dont elle n’arrive pas à se débarrasser et qui va finir par la faire douter. Et si c’est l’ombre qui avait raison ? Si elle n’était qu’un garçon manqué ? Heureusement, une rencontre avec un petit garçon va lui permettre de comprendre qui elle est vraiment : « Julie-chipie, Julie-furie, Julie-Julie ». Et qu’être soi-même, quoiqu’en disent les autres, quels que soient les bocaux dans lesquels ils veulent nous enfermer, « on a le droit ».

 

Le texte est superbe, les illustrations en noir et blanc, avec quelques touches de rouge vif, magnifiques. Les touches de rouge étaient roses dans la première édition du Sourire qui mord. J’aime ce rouge vif qui ajoute du peps.

Cet album est complètement bouleversant quand il aborde le décalage entre ce qu’est Julie et ce que ses parents, attachés aux stéréotypes et à l’image d’une petite fille modèle, attendent d’elle. Et les dégâts que cela cause à leur fille.  « Julie ne sait plus qui elle est puisqu’elle devrait toujours faire comme quelqu’un d’autre pour être aimée. »

« On l’aime bien quand elle n’est pas coiffée comme Julie.

On l’aime bien quand elle s’assied mieux que Julie.

On l’ame bien quand elle parle moins que Julie.

Et c’est quand elle est « déguisée » en petite fille modèle, quand elle a perdu son sourire espiègle que sa mère s’exclame « je te reconnais, maintenant ».

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Ici, les adultes ne sont d’aucun secours. Ce sont les enfants, seuls, qui s’affirment tels qu’ils sont.

 

Histoire du livre et des éditions du Sourire qui mord :

En plus d’être un album magnifique, ce livre est le début d’un projet éditorial captivant. Au début des années 1970, Christian Bruel crée le collectif « pour un autre merveilleux » qui rassemble des intellectuels d’origines diverses : universitaires, journalistes, artistes, psychologues… Ils étudient la littérature jeunesse de l’époque, et s’intéressent en particulier à « la façon dont elle aborde les thèmes contemporains tels les statuts de la femme et de l’enfant, les représentations du monde du travail et des relations sociales entre individus ». Suite à cette réflexion est imprimé en 1975 l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon. Suite au succès de ce livre est créée une maison d’édition appelée Le sourire qui mord (c’est pas génial, comme nom ? ). Ce nom « fait référence à la volonté des éditeurs de dénoncer la mièvrerie ambiante de la littérature pour enfants alors en vigueur, au profit de livres dynamisant les rapports avec l’enfant et n’hésitant pas à aborder les sujets les plus subversifs. Elle transmet également une certaine idée de l’enfance qui, selon Christian Bruel, « n’est pas rose ; et derrière le sourire, se cachent [souvent] les dents… » ». Christian Bruel insiste sur le fait que l’enfant n’est pas inférieur à l’adulte, qu’il n’a pas besoin de protection mais d’ouverture sur le monde, afin d’affronter celui-ci. Les livres ne sont pas uniquement destinés aux enfants mais à tout lecteur intéressé, car chacun peut « quel que soit son âge, y trouver matière à rêver, à penser, à changer son rapport à l’autre »

Chaque album est conçu au sein d’un groupe de plusieurs auteurs et illustrateurs et donc issu d’un travail collectif où chaque individu apporte son expérience. Les projets élaborés sont ensuite montrés à des enfants. Il s’agit de « tester » les livres auprès de leur public sans pour autant se conformer strictement aux remarques des enfants, afin de ne pas tomber dans la facilité et de continuer à éveiller un questionnement chez eux. (les informations sur les éditions du Sourire qui mord sont issues de ce passionnant mémoire, Les albums pour enfants des maisons d’édition Des femmes et Le Sourire qui mord).

Les éditions du Sourire qui mord publieront 79 livres en 20 ans. Deux ans après la fin de cette maison d’édition, Christian Bruel crée les éditions Etre, où il réédite certains titres des éditions du Sourire qui mord, en particulier l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon en 2009. Mais l’activité de cette maison d’édition est également suspendue. Depuis 2012, les éditions Thierry Magnier ont réédité certains titres du Sourire qui mord. L’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, donc, parue le 10 septembre 2014, mais aussi l’heure des parents qui présente toute la variété des familles existantes, y compris des familles homoparentales ou monoparentales, ce que mangent les maîtresseles chatouilles (fortement attaqué par l’extrême droite qui y voit une promotion de la sexualité infantile voire de la pédophilie) ou encore un jour de lessive (magnifique éloge de l’imaginaire que j’ai présenté ici).

Ce livre date de 1975 et pourtant, il est particulièrement d’actualité en ce moment. Il continue à faire réfléchir, à remuer. Il continue aussi à choquer. Voilà comment on l’a retrouvé il y a quelques mois à la bibliothèque :

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Autres ressources sur ce livre : 

Il y a bien sûr la chronique de la mare aux mots, déjà citée, publiée aujourd’hui même. Et celle de Maman Baobab qui participe à cette chronique croisée.

La présentation par Christian Bruel au moment de sa réédition chez Etre.

Il y a cette vidéo du site cligne-cligne qui montre des images de l’édition originale.

On en parle aussi sur Lu cie & CoAltersexualité, d’une berge à l’autre, le blog du magazine Citrouille, une page lue chaque soir, le carré jaune

Profitez de cette réédition pour le découvrir !

Les liens de la semaine (9 mars 2014)

Une fois par semaine (dans la mesure du possible), je vous donnerai des liens vers des articles que j’ai trouvé intéressants. Il s’agira d’articles parus pendant la semaine ou d’articles plus anciens, mais que j’ai découvert cette semaine au hasard de mes pérégrinations sur internet ou que des gentils lecteurs du blog m’ont conseillé.

Cette semaine :

– Une émission de radio, l’humeur vagabonde sur France Inter, consacrée à la polémique autour de Tous à poils ! avec Thierry Magnier (éditeur) et Christophe Honoré (auteur) qu’on peut réécouter ici et qui a le mérite de donner aussi la parole aux enfants (grâce à Chlop).

–  Un article de libération :  « Livres pour enfants : les stéréotypes n’ont jamais été aussi présents » qui donne la parole à Mariotte Pullman, l’auteur de l’inconvénient d’être féministe en librairie jeunesse (qu’on retrouve dans Analyse des représentations genrées) et à Clémentine Beauvais (son blog) dont je parlais déjà la semaine dernière.

– Un autre article de libération intéressant, même si plus ancien, qui aborde en particulier la presse pour petites filles.

– Une pétition en Angleterre intitulée Lets Books be books qui lutte contre les livres « pour filles » et « pour garçons » et un article qui en parle (liens en anglais) (grâce au cabas de Za).

– Une analyse du personnage de la fée Morgane dans les légendes arthuriennes.

– On s’éloigne de la littérature jeunesse, et même de la littérature tout court, mais j’avais aussi envie de citer ce tumblr « et sinon, je fais de la politique » où des femmes politiques rapportent les réflexions qu’on leur a faites, et aussi de vous conseiller le documentaire « la dernière vague du féminisme ? » qui résume l’essentiel des combats passés et des combats actuels des féministes, et présente différents mouvements (alors bien sur en 52 minutes tout n’est pas traité, mais c’est intéressant pour une première approche du sujet).