Grimm

La fuite dans la forêt

Je reprends, beaucoup trop longtemps après, ma série d’articles sur les princesses. J’ai parlé de princesses qui attendent passivement le prince charmant. Heureusement, il y a des princesses qui prennent leur destin en main. Et même dans les contes traditionnels, Pierre Péju tempère l’immobilité féminine dans La petite fille dans la forêt des contes (Robert Laffont, 1981), rappelant l’espace de liberté ménagé par la fuite de Blanche-Neige :

« Cette parenthèse forestière ou marginale est présente dans presque tous les contes, et c’est dans ce laps de temps que la petite fille est vraiment elle-même, autonome et aventurière. […] Le conte […] ne pouvait que parler de cette attitude active et marginale des filles qui, refusées ou écrasées, ouvrent ­momentanément d’autres voies. Seulement voilà, la plupart des contes traditionnels ferment, en s’achevant, tout ce qu’ils ont ouvert (ou laissé entendre) afin que tout rentre dans l’ordre. Ils montrent l’échappée de la petite fille, et ils décrivent aussi comment elle est piégée, reprise, réinstallée, en un mot faite reine ! »

blanche-neige-poole

(Blanche neige par Josephine Poole et Angela Barret, kaléidoscope 2003, 1e édition 1991)

Je n’ai pas lu son livre, seulement des articles ou des extraits. Vous pouvez retrouver son analyse des princesses dans les contes dans la seconde partie de cet article.

Il est vrai que de nombreux contes de fées accordent à la future princesse un moment loin des règles sociales, le plus souvent dans la forêt et que cette fuite leur permet d’échapper à un destin tragique.

elle (la princesse) est aussi le signe le plus sûr d’une échappée ou d’une dérobade. L’esquisse d’un renoncement possible aux effets sociaux de sa propre beauté : elle s’enlaidit, se couvre de suie, se transforme en bête, s’enfonce dans les bois. (source)

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(illustration de Franz Juttner, 1905)

Cependant alors que Piere Péju semble décrire toute la période d’éloignement du château, de la cour et de la position de princesse comme un moment d’autonomie et de liberté, c’est loin d’être le cas. Rappelons que quand Blanche-Neige se sauve dans la forêt et se retrouve… à faire la bonne pour sept nains. Et reste cloitrée dans leur maison. On a vu mieux comme période de liberté !

« Veux-tu faire notre ménage, les lits, la cuisine, coudre, laver, tricoter ? En ce cas, nous te garderons avec nous et tu ne manqueras de rien. »

Blanche-Neige leur promit tout ce qu’ils désiraient et resta chez eux. Elle vaquait aux soins du ménage. Le matin, les nains s’en allaient pour chercher dans les montagnes de l’airain et de l’or ; le soir, ils rentraient au logis, où le diner devait se trouver prêt.

(Jacob et Wilhelm Grimm, Blanche-Neige)

Le sort de Peau d’âne n’est pas plus enviable :

L’Infante cependant poursuivait son chemin,
Le visage couvert d’une vilaine crasse ;
À tous Passants elle tendait la main,
Et tâchait pour servir de trouver une place.
Mais les moins délicats et les plus malheureux
La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
Une si sale créature.

Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;
Enfin elle arriva dans une Métairie
Où la Fermière avait besoin
D’une souillon, dont l’industrie
Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
Et nettoyer l’auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Où les Valets, insolente vermine,
Ne faisaient que la tirailler
La contredire et la railler ;
Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
La harcelant à tout propos ;
Elle était la butte ordinaire
De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

(Perrault, Peau d’âne)

Si je rejoins Pierre Péju quand il dit « Emblème également du féminin vierge, énergique et sauvage, le conte nous dit qu’elle doit être au plus vite conjugalisée et « maternisée » (un jour, son Prince, forcément va venir ! Et ils auront beaucoup d’enfants…) », je suis moins certaine qu’aller faire la vaisselle soit une vraie échappée ^^

Je vous laisse retrouver les différents articles déjà publiés sur les princesses ici, et j’espère revenir dans moins de six mois pour vous parler baiser du prince charmant, coup de foudre et mariage !

 

Les liens de la semaine (18 mai 2014)

Un article de tout à l’égo sur Blanche-Neige de Walt Disney qui revoie à une étude sur la vision de la femme dans Blanche Neige et dans deux de ses adaptations, le dessin animé de Disney et le film Blanche-Neige et le chasseur de Rupert Sanders (avec Kristen Stewart).

 

Un bel exemple de sexisme dans Picsou magazine (dans un numéro datant de 2007, source ici).

picsou-mag-sexiste

 

Heureusement, le guichet des savoirs lui a apporté une réponse sérieuse et passionnante. (le guichet du savoir est un service de question réponse de la bibliothèque municipale de Lyon qui répond en 72 heures aux questions de ses lecteurs sur tous les sujets). J’en ai profité pour fouiller un peu sur leur site et celui de la bibliothèque municipale de Lyon et j’y ai trouvé de nombreuses ressources intéressantes. Je vous les présente demain.

– Un article intitulé Filles et garçons dans la littérature jeunesse, A bas les stéréotypes ? d’Anne Cordier qui analyse des romans pour la jeunesse majoritairement publiés dans les années 1990.

– Un article sur le mythe des amazones dans la littérature jeunesse.

– Un article intitulé Les REB-ELLES dans la littérature jeunesse qui parle des héroïnes de  Angélique boxe un roman de Richard Couaillet, Pique et pique école et drame écrit par Jo Hoestlandt et illustré par Marc Daniau et La forêt de Miyori, un manga signé Hideji Oda.

Voilà pour cette semaine !