Gael Aymon

Homosexualité dans les albums jeunesse, partie 1

J’ai participé il y a quelques temps à une table ronde sur la représentation des LGBT dans la littérature jeunesse (dire que quand j’ai commencé cet article, il débutait par « je vais participer dans quelques temps à une table ronde »…) avec Mx Cordelia, Anne-Fleur Multon, Marie de Ce que tu mates et Hélène Breda.

Elle a été enregistrée et on peut l’écouter ici :

 

Et c’était vraiment chouette ! (j’espère que ça l’est aussi à l’écoute, mais en tout cas j’ai adoré y participer). Pour cette table ronde, je me suis plus particulièrement penchée sur les albums jeunesse. Et j’ai eu envie d’en parler ici aussi, de manière complémentaire à la table ronde, en vous présentant des titres, en vous montrant des extraits d’albums, etc.

Je parlerai ici d’homosexualité quasiment uniquement, la bisexualité et la transidentité étant absentes, ou presque, des albums jeunesse.

 

Une représentation très récente

Les représentations explicites d’homosexualité dans les albums pour enfants sont inexistantes jusqu’à très récemment, c’est-à-dire au début des années 2000. Soit un peu plus tard que dans les romans jeunesse, où ils apparaissent de manière discrète au début des années 1990.

Cependant, bien avant, certaines situations, certains personnages se prêtent à une interprétation homosexuelle : des « amis » qui vivent ensemble, en particulier. Je pense par exemple à Poule Rousse d’Etienne Morel et Lida, publié en 1949, où les deux amies emménagent ensemble et où la dernière phrase évoque la fin heureuse des contes pour les couples hétérosexuels.

poule rousse

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(et elles lisent ensemble la plus mignonne des petites souris, un des albums préférés de toute mon enfance mais aussi un des livres les plus sexistes qui soient…).

Et c’est encore le cas dans des livres plus récents. On peut par exemple citer Renard & Renard de Max Bolliger et Klaus Ensikat (Joie de Lire, 2002).

renard & renard

L’éditeur parle, dans la présentation de l’album, de deux frères, mais rien (en tout cas dans la traduction française) ne l’indique dans le texte du livre. On voit juste deux renards mâles aux caractères opposés vivre ensemble, se manquer quand ils sont séparés, et s’aimer. L’album se termine sur cette phrase : « par dessus-tout, il s’ennuyait du renard peureux qui l’attendait dans leur terrier ».

Chez ce même éditeur, je m’interroge sur va faire un tour ! de Joukje Akveld et Philip Hopman, publié en 2017, alors qu’on trouve désormais régulièrement des livres évoquant explicitement l’homosexualité.

va faire un tour

Ce livre commence par ce qui ressemble fort à une scène de ménage entre William et Bruno, qui vivent ensemble. Bruno, agacé, part faire un tour en vélo, tout en pensant à William. Cette séparation leur permet de se calmer et ils sont heureux de se retrouver. L’album s’achève sur une image des deux personnages qui dinent ensemble dans leur cuisine. Une photo sur le mur ressemble fortement à une photo de couple. Et pourtant, Bruno désigne William comme son ami.

Mais s’il était impensable de parler homosexualité dans un album dans les années 50, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Alors couple ou collocation ? Je serais curieuse de savoir ce qui est dit dans la version originale, en néerlandais.

Ces livres laissent aussi, et ça peut être précieux, une liberté d’interprétation au jeune lecteur. Qui peut ainsi y puiser ce dont il a besoin.

 

Le premier album a utiliser ouvertement le mot homosexuel, à ma connaissance, c’est Marius de Latifa Aloui M. et Stéphane Poulin, à l’atelier du poisson soluble, en 2001. Mais plusieurs albums abordent le sujet de l’homosexualité juste avant : l’heure des parents de Christian Bruel et Nicole Claveloux (Etre, 1999), Camélia et Capucine d’Adela Turin et Nella Bosnia (Actes Sud Junior, 2000). Enfin, un précurseur, si on le compte parmi les albums et non parmi les romans première lecture (il est à la limite entre les deux), Je me marierai avec Anna de Thierry Lenain et Mireille Vautier (éditions du sorbier, 1992).

 

On va ensuite voir une première vague d’albums mettant en scène des personnages homosexuels au milieu des années 2000, avant une nouvelle accélération de la production depuis le mariage pour tous et les années 2012-2013. Cependant, on reste dans une production de niche, souvent par de petits éditeurs (voir des micro-éditeurs militants). Ce qui pose la question de la diffusion des livres et de l’accès du grand public à ces questions.

 

Homoparentalité

Dans les albums jeunesse, actuellement, la présence de l’homosexualité est souvent, avant tout, homoparentale. Les premiers livres à aborder la question apparaissent donc autour de 2000, et se multiplient depuis le mariage pour tous. Certains sont purement narratifs, beaucoup ont des velléités documentaires.

Le premier cas que l’on trouve, c’est celui de la famille recomposé, avec un enfant issu d’un couple hétérosexuel.

Marius, donc, est un petit garçon de 5 ans qui raconte son quotidien avec ses mots à lui. Ses parents se sont séparés, il a donc deux maisons, et « maintenant maman a un amoureux et mon papa aussi ».

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Il raconte pêle-mêle sa cabane dans le jardin, son amoureuse la « femme-pirate », l’amoureux de sa maman qui « n’aime pas qu’on lui coupe la parole » et l’amoureux de son papa qui « rouspète quand je parle en même temps que le monsieur de la télévision ». Mais aussi l’incompréhension de certaines personnes de son entourage : sa grand-mère ou son institutrice.

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C’est un très bel album et avec des illustrations très fortes et originales de Stéphane Poulin à la peinture à l’huile.

On trouve ici une situation qu’on retrouvera dans plusieurs album : un enfant pour qui la situation est évidente, et qui la dit, sans aucune difficulté. Et les préjugés des adultes, les remarques homophobes auxquelles l’enfant doit faire face. Sans forcément les comprendre vraiment.

 

Dans la quasi totalité des livres, donc, l’homosexualité du parent est totalement accepté par l’enfant. Le seul livre que j’ai lu où c’est l’enfant qui rejette l’homosexualité de son père, c’est l’amoureux de papa d’Ingrid Chabbert et Lauranne Quentric (Kilowatt, 2017), comme on le voit dans la vidéo les livres pour enfants sur l’homoparentalité 2 : Amandine, l’héroïne, elle aussi issue d’un couple hétérosexuel séparé, refuse l’homosexualité de son père et son nouveau compagnon (qui se trouve être son instituteur). Elle comprendra ensuite que « c’est de l’amour tout ça, juste de l’amour », grâce à son père, sa mère et ses amis. Mais il ne s’agit pas d’un album, mais d’un roman première lecture, « à lire seul(e) dès 7-8 ans ».

amoureux de papap

 

 

De nombreux albums mettent en scène des  « catalogues de familles » : on y présente tous types de familles, « classiques », adoptives, monoparentales, recomposées, homoparentales, etc.

Le précurseur, et celui qui reste mon chouchou, c’est l’heure des parents de Christian Bruel et Nicole Claveloux, qui a été édité une première fois chez Etre en 1999, puis réédité par Thierry Magnier avec une couverture différente en 2013. J’en parle en détails ici.

heure parents

Camille (enfant volontairement non genré) s’endort devant son école et rêve de plein de familles différentes. Sur chaque double page, Camille va s’imaginer dans une nouvelle famille et tous types de familles vont être abordées, mais aussi tous types de parents, différents les uns des autres par leurs hobbies, leurs métiers, leurs façons d’être parent. Toutes ces familles sont toutes mises sur le même plan. Et surtout, elles sont toutes présentées de façon positive, dans des situations de jeu, de câlin, d’affection. On y trouve une famille avec deux mamans, une famille avec deux papas :

 

On trouve de nombreux titres sur ce principe de catalogue. Dans Mais… comment naissent les parents ? de Jean Regnaud et Aude Picault (Magnard, 2014) demande à ses copains comment naissent les parents, et chacun lui raconte sa naissance (naturelle, adoptive, par PMA…) et on y voit un couple de mamans. Dans Un air de familles, le grand livre des petites différences de Béatrice Boutignon (Le Baron perché, 2013, épuisé), ce sont toutes sortes de familles d’animaux dans des situations de la vie courante (dans leur nid, à l’extérieur ou au musée). Il n’est pas narratif, ce sont simplement des tableaux, et on peut prendre chaque page individuellement. Dans Camille veut une nouvelle famille de Yann Walcker et Mylène Rigaudie (Auzou, 2013), le petit garçon est agacé par ses parents et décide de se chercher une nouvelle famille. Il va donc voir les familles de ses copains. L’un vit avec ses deux papas. Mais ce livre tombe, à mes yeux, dans un travers qu’on voit parfois, la reprise des stéréotypes sexistes du couple hétérosexuel : l’un des pères est présenté comme fort, l’autre comme doué en cuisine… Enfin, Familles de Patricia Hegarty et Ryan Wheatcroft présente cette fois des humains réalistes au cours d’une journée et de ses différentes activités, et met en avant le côté aimant et protecteur de la famille. Il y a une famille avec deux papas. Cet album fait également attention à la diversité (couples mixtes, familles racisés, personnages handicapés). Et j’adore les illustrations de cet album, mais je trouve le texte sans grand intérêt…

 

On trouve d’autres albums beaucoup plus centrés sur une famille homoparentale. Les premiers que je présente ici utilisent, comme souvent dans les albums jeunesse, des animaux, anthropomorphiques ou non.

Commençons par deux albums mettant en scène un couple de manchots mâles, Roy et Silo, ayant couvé un œuf ensemble et élevé la petite manchote qui en est sortie. Ils sont inspirés par une histoire vraie qui a eu lieu au zoo de New York. Le premier, Tango a deux papas, et pourquoi pas ? est de Béatrice Boutignon et a été publié en 2010 au Baron Perché (il est désormais épuisé). Le second, et avec Tango, nous voilà trois ! de Justin Richardson, Peter Parnell et Henry Cole a été publié en France par Rue du Monde en 2013, mais la publication aux USA date de 2005.

Je n’ai lu que le premier, qui est très mignon, avec de jolies illustrations, mais dont le texte est un peu longuet.

Avec Jean a deux mamans d’Ophélie Texier (l’école des loisirs, 2004), on a cette fois des animaux anthropomorphiques.

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Jean raconte de façon factuelle sa vie quotidienne avec ses deux mamans, les activités de chacune et ses jeux d’enfants. J’en ai parlé ici. Publié en 2004, chez un grand éditeur (donc bien distribué) et indiquant clairement l’homoparentalité dès le titre, il a fait scandale à sa sortie (j’y reviendrai). Il a le mérite de s’adresser directement aux tout-petits, par son illustration et son texte simple et par le fait qu’il est cartonné. Cependant le dessin et le texte se révèlent sans grand intérêt. Et surtout, il reproduit des stéréotypes courants dans le couple hétérosexuel. Ainsi, la mère qui a porté l’enfant se retrouve cantonnée aux activités traditionnellement féminines (cuisine, couture, consoler l’enfant…) et porte un tablier alors que l’autre mère se retrouve liée aux activités traditionnellement masculines (bricolage, chahut, etc).

Avec mes deux papas de Juliette Parachini-Deny et Marjorie Béal (des ronds dans l’O, 2013), après les manchots et les loups, place aux oiseaux. Un couple de deux mâles trouve un œuf, le couve, en prend soin. On est ici à nouveau dans l’anthropomorphisme, leur petite fille ira à l’école, etc.

mes deux papas

Le texte est simple, les illustrations aussi, et il est donc accessible aux tout-petits.

 

Dans les deux albums qui suivent, on a des personnages humains et des illustrations beaucoup plus réalistes. Dans la fête des deux mamans d’Ingrid Chabbert et Chadia Loueslati (les petits pas de Ioannis, 2010, épuisé), une petite fille fabrique au centre de loisirs un cadeau de fête des mères. Mais à qui l’offrir ? La petite fille se renferme sur elle-même. Mais ses mamans vont l’aider à trouver une solution.

fête des deux mamans

 

Dans les papas de Violette, d’Emilie Chazerand et Gaelle Souppart (Gautier-Langereau, 2017), la petite fille parle de sa vie avec ses deux papas, de la manière dont ils prennent soin d’elle, de ce qu’elle partage avec eux. Mais elle fait aussi face aux moqueries homophobes de ses camarades de classes, et ses papas ont aussi des difficultés à faire face au regard des autres… Vous pouvez en voir plus ici.

papas de violette

Personnellement, j’ai trouvé le propos un peu trop appuyé, mais il a l’intérêt de mettre en scène des humains réalistes, et il est utile si vous cherchez un album concret et réaliste sur la question.

Et enfin, on bascule dans l’univers du conte avec le fils des géants de Gael Aymon et Lucie Rioland (Talents Hauts, 2013).

fils des géants

Un tout petit tout petit enfant est abandonné par ses parents, le roi et la reine, qui le trouvent trop petit pour survivre. Il est heureusement recueilli par deux géants qui lui donnent leur force et leurs mots, pour l’aider à grandir. Gael Aymon a décidément bien du talent pour revisiter les contes. Ici, si les mots homoparentalité ou homosexualité ne sont pas présents, c’est une lecture assez évidente. Et surtout, le conte souligne que ce qui compte vraiment, pour faire une famille, pour faire des parents, ce n’est pas le sang mais l’amour et l’attention prodigués. Une très belle histoire.

Et cette histoire me permet de commencer à dire que l’univers des contes de fées à souvent été choisi pour évoquer l’homosexualité, mais ça j’en parlerai dans un second article parce que celui-ci est déjà très long… La suite dès que possible, donc !

 

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Les liens du moment (janvier 2018)

Une sélection très riche aujourd’hui, à tel point que je n’ai pas encore pu l’explorer en entier (j’ai bcp de mal à trouver du temps pour regarder des vidéos), mais je la publie quand même sinon on y sera toujours dans 3 mois !

 

Sélection d’albums antisexistes

Une belle sélection de « 10 albums jeunesse dénichés à Montreuil qui bousculent le genre » réalisée par Nelly Chabrol-Gagne, qui ne se contente pas de les citer mais est passionnante dans sa manière d’en parler et de les présenter !

Un article très riche et une sélection avec des titres un peu différents de ce qu’on trouve habituellement, et quelques pistes d’utilisation pédagogique dans « l’égalité entre les garçons et les filles: lutter contre les stéréotypes sexistes grâce à la littérature jeunesse« .

 

Analyse des stéréotypes dans la littérature jeunesse

Une vidéo d’une table ronde de décembre 2017 sur les stéréotypes de genre dans la littérature et les médias pour la jeunesse avec Gaël Aymon  (écrivain pour la jeunesse), Mélanie Decourt (directrice éditoriale chez Nathan Jeunesse, cofondatrice des éditions Talents Hauts, ancienne présidente de l’association Mix-Cité) et Gwendoline Gaciarz (libraire jeunesse à la librairie du Parc de la Villette).

Dans le dernier épisode du podcast Quoi de Meuf, pour une littérature jeunesse féministe, Clémentine Gallot et Mélanie Wanga vous parlent littérature jeunesse et replongent dans les livres qui ont marqué leur enfance. Intéressant par leur position de lectrice (éclairée) et non de professionnelles du livre. (et elle citent le blog !)

En novembre a lieu une nouvelle session de Feminibooks, projet qui consiste à « Présenter tout au long du mois le féminisme au travers du prisme de la littérature. Romans, essais ou même bandes dessinées pourront ainsi s’ils vous ont marqué ou ouvert au sujet permettre à de potentiels lecteurs de s’ouvrir à leur tour à ce thème une fois présenté. » Vous pourrez retrouver l’ensemble des contributions sur la page Facebook ou le compte twitter. Plusieurs participantes ont choisi d’aborder la littérature jeunesse. Mabu parle sur son blog, le vent dans les pages de « ces héroïnes qui dès l’enfance sortent des carcans imposés par la société, de ces petites filles qui d’une certaine manière incarnent les valeurs du féminisme… » et revient sur les pionnières dans la littérature jeunesse du XIXe siècle. On trouve aussi une vidéo sur les héroïnes de Pierre Bottero, une autre sur les clichés sexistes dans la littérature pour enfants « et notamment de la ridicule participation des pères dans la vie familiale », une autre qui s’interroge : est-ce qu’un livre est féministe parce qu’il a une héroïne ? 

Un article de blog qui parle de la figure des héroïnes guerrières dans la littérature pour grands ados sur le fil rouge.

 

des personnages trans dans les romans jeunesse

Plusieurs romans ont été publiés récemment avec des personnages trans.

J’en parlais sur twitter en en présentant plusieurs ici. Vous trouverez également une sélection sur le blog Face de citrouille (que j’ai ajouté au passage à mes favoris…). Et enfin, cette vidéo de Mx Cordelia sur les romans avec des héroïnes trans : 

J’en profite au passage pour vous parler en deux mots de sa chaine Youtube qui s’intéresse aux représentations dans la littérature (plutôt young adult) en général, et aux représentations LGBT en particulier. J’attire votre attention sur deux vidéos récentes, une sur la diversité féminine dans ses dernières lectures, une autre, dans le cadre de Féminibooks, cité plus haut, sur un recueil de témoignages intitulé adolescences lesbiennes.

Bibliothèques 

Tout un dossier professionnel sur « les bibliothèques face aux défis de la diversité » : « Comment faire de la bibliothèque un espace de dialogue interculturel ? Comment et pourquoi bâtir une politique documentaire de fonds en version originale ? Quel rôle les bibliothèques peuvent-elles jouer dans l’accueil des migrants et des réfugiés ? Comment répondre aux besoins des publics non francophones ?… Autant de  questions soulevées par ce dossier, autant de pistes de réflexion et d’actions possibles, nourries de retours d’expérience et d’informations pratiques. »

 

Pour finir, j’ai assisté hier à une formation sur la politique et le politique dans l’album par Christian Bruel. J’en reparlerai ici, mais en attendant, voilà un livre des années 70, découvert hier, la raison des plus grands n’est pas toujours la meilleure d’Albert Cullum, (Harlin Quist, 1976). J’en ai posté plein d’images ici.

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Des princesses qui partent à l’aventure

Des princesses héroïques dès le XVIIe siècle :

Dans les contes traditionnels, et dans de nombreux albums contemporains, les princesses restent profondément passives. Heureusement, dès le XVIIe siècle, on trouve des princesses actives, rebelles, qui ne font pas qu’attendre passivement leur prince. Ainsi, l’héroïne de Marmoisan de mademoiselle Lhéritier est une sorte de « Mulan » occidentale qui part combattre déguisée en homme,pour sauver l’honneur de sa famille. On notera qu’elle s’illustre au combat :

« il s’y donna trois grandes batailles, où Marmoisan se distingua d’une manière toute héroïque; et dans l’une desquelles il eut le bonheur de sauver la vie au prince »

Mme d’Aulnoy met aussi en scène, dans Belle-Belle ou le chevalier Fortuné, une femme qui se déguise en homme pour partir à l’aventure.

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Le chevalier Fortuné, par Marillier, Dessins pour le Cabinet des fées, 2 vol., 1785 (source)

Anne Defrance écrit ainsi dans Aux sources de la littérature de jeunesse : les princes et princesses des contes merveilleux classiques : « Dans les contes écrits par les premiers auteurs*, qui relèvent d’une esthétique galante et néo-précieuse, une revendication féministe est perceptible. Leurs princesses peuvent être dotées de qualités identiques à celles des princes – audace, générosité, courage, et ce sont à ces filles-soldats que revient ironiquement la charge de donner une leçon de virilité aux petits maîtres efféminés. »

*Rappelons que la grande majorité sont des femmes, même si Charles Perrault est le seul dont on garde vraiment la mémoire…

On reste cependant dans la société du XVIIe siècle, et Marmoisan, toute héroïque, courageuse qu’elle soit, ne peut apparemment pas supporter un peu de linge sale et mal plié :

Cependant Marmoisan ravi de voir sa réputation cavalière bien établie, s’observa peut-être un peu moins que d’ordinaire, et eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin, en présence du marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi et des habits mal pliés; malgré sa douceur naturelle, il gronda fort ses gens sur ce sujet; et sa mauvaise humeur augmenta encore, remarquant que son pavillon n’était pas bien rangé. Il fit une attention si forte sur toutes ces choses, et entra dans des détails de propreté si pleins de bagatelles qu’il marqua parfaitement bien, en cette occasion, le caractère ordinaire des femmes, dont la plupart affectent dans leurs habits et dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelquefois jusqu’à la bizarrerie la plus ridicule, et dont elles se font un mérite comme d’une délicatesse bien entendue. Celles qui ont l’esprit un peu ferme sont ordinairement exemptes de ces défauts; cependant Marmoisan avec toute sa grandeur d’âme, n’avait pas eu la force de se mettre au-dessus, tant ce penchant est enraciné chez certaines personnes du sexe.

Et aujourd’hui ? 

Les princesses rebelles, actives, sont plus nombreuses. Elle sont plus souvent capables de se débrouiller seule, même pour affronter le danger. Ainsi, dans la princesse qui dit non, de Tristan Pichard et Daphné Hong (Milan Jeunesse, 2014) la princesse se débarrasse seule du sorcier et du dragon qui la retiennent, et quand le chevalier arrive, tout est déjà réglé !

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Dans Contes d’un autre genre (Talents Hauts, 2011), Gael Aymon propose des réécritures antisexistes de contes traditionnels (et c’est super et vous trouverez plus de détails ici). Dans la belle éveillée, réécriture de la belle au bois dormant, la princesse n’attend pas le prince. Elle se réveille seule (grâce à une fée qui lui a donné… le pire sommeil du monde !). Elle s’empare alors d’une épée, se fraye un passage dans la forêt de ronces, en sauvant un prince coincé au passage, puis sauve sa mère, ouvre les yeux de son père sur ses dangereux conseillers et obtient de lui de garder sa propre main pour qu’elle ne soit pas offerte à un prince quelconque. Les illustrations de François Bourgeon la représentent active, volontaire et même une épée à la main :

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En effet, plus besoin désormais de se déguiser en homme pour combattre ou partir à l’aventure. La princesse attaque (Delphine Chedru, Helium, 2012) porte sans souci une armure sur ses cheveux longs et une fleur pour la décorer.

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Et c’est elle qui va  libérer son compagnon, le chevalier Courage, prisonnier du cyclope à l’oeil vert. En effet, les princesses n’agissent pas que quand elles sont contraintes, pour s’échapper ou sauver leur vie. Elles n’hésitent plus à partir à l’aventure, à aller délivrer le prince. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (que je vous présente en détails très vite), elle part affronter le dragon qui retient le prince prisonnier.

Et dans le chevalier noir de Michaël Escoffier et Stéphane Sénégas (Frimousse, 2014), la princesse est bien décidée à défendre son territoire, sa tour, et n’hésite pas à en venir aux mains contre le chevalier ! (plus de détails ici)

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Même si on trouve encore des princesses potiches, on trouve donc des princesses actives, aventurières, et ça fait du bien !

Si vous avez d’autres titres en tête, les commentaires vous ouvrent les bras !

Les liens de la semaine (30 septembre 2014)

(oui, je sais, mes semaines ont des durées variables en ce moment…)

 

Les livres pour enfants :

Il y a eu les chroniques croisées avec la Mare aux mots et Maman Baobab : la Mare aux mots a parlé, comme moi, de l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon et de la dictature des petites couettes en citant gentiment mon avis, et Maman Baobab a parlé de l’Histoire de Julie, mais aussi de Rose bonbon et de la série Zazie. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire leurs chroniques, faites le vite !

Toujours sur la Mare aux mots, une interview d’Elise Gravel, auteure de Tu peux, album numérique antisexiste gratuit (téléchargeable ici).

Encore un article de la Mare aux mots sur un album intitulé l’heure des mamans de Yael Hassan et Sophie Rastegar qui souligne que justement, les mères ne sont pas les seules à aller chercher leurs enfants à l’école.

Chlop parle de la dictature des petites couettes d’Ilya Green dont j’ai parlé ici.

Bouma parle du chouette Votez Victorine de Claire Cantais.

Méli-mélo de livres parle d’Oublier Camille de Gaël Aymon.

Phypa parle sur les vendredis intellos du Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses de Catherine Dufour que j’avais évoqué ici. Au passage, je vous conseille vivement de découvrir la catégorie Modèles féminins de son blog.

L’édition genrée :

Un intéressant témoignage de Clémentine Beauvais sur le fait d’être auteure de romans pour les 7-10 ans et en particulier sur la difficulté d’éviter que l’éditeur n’en fasse un livre genré :

« Le problème étant que même quand on dit et répète qu’on NE VEUT PAS UN LIVRE GENRé et qu’on écrit une histoire qu’on considère parfaitement dégenrée, l’éditeur dit oui oui bien sûr et au final on se retrouve quand même avec une couverture rose à paillettes ou bleu marine métallisé, et les chroniques se succèdent qui annoncent ‘une histoire qui devrait plaire à toutes les petites filles’ ou ‘qui va enfin faire lire les petits garçons’. »

La recherche :

Voilà le programme de la journée d’étude «Etre une fille, un garçon dans la littérature de jeunesse européenne de 1950 à 2014 » à Bordeaux le 22 octobre.

Et même si ça ne concerne pas directement la littérature jeunesse, une journée d’étude « Que faire de la théorie du genre ? » à Lyon le 17 octobre.

Les anti-genres :

Plus énervant, Farida Belghoul propose des lectures collectives de contes traditionnels pour lutter contre la théorie du genre avec vérification de la compréhension par les enfants et réponses toutes faites (c’est par là si jamais vous avez besoin des réponses).

Et la manifestation prévue le 5 octobre risque d’apporter son lot de propos qui donnent envie de s’arracher les cheveux…

Identité masculine et adolescence

Aujourd’hui, j’avais juste envie de partager avec vous une citation de Gael Aymon à propos de la construction de l’identité masculine, à l’occasion de la publication de son dernier roman chez Actes Sud Junior, Oublier Camille.

« Le roman aborde la construction d’une identité masculine parmi tant d’autres, ni la mienne, ni une masculinité « universelle ». L’adolescence est l’âge où l’on apprend qu’il faut porter des masques, endosser un rôle, pour se conformer aux attentes de la société. Une des représentations imposées aux garçons est qu’un homme se construirait seul, instinctivement, sans mystère et sans faillir. Chaque homme un tant soit peu honnête sait pourtant intimement que cela est un mensonge. »

 

Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur le roman que je n’ai pas (encore ?) lu, voilà le résumé de l’éditeur :

« Yanis est sincèrement amoureux de Camille. Ils se sont rencontrés trois ans plus tôt. Pourtant, “être un mec” et “assurer” avec les filles, c’est plus facile à dire qu’à faire. Devenir un homme oui, mais quel homme ? Et est-ce que tous les hommes sont censés savoir instinctivement quoi faire ? Camille le trompe, lassée d’attendre qu’il fasse le premier pas, et lui avoue son dérapage dans une lettre. Yanis coupe brutalement les ponts avec elle, vacille, doute sur son identité. Il fait de nouvelles rencontres même si, une fois encore, il réalise que ce n’est jamais simple d’aller vers les autres… Auprès de son cousin Manu, apprenti comédien de passage à Paris, il trouve le réconfort et les conseils qui lui manquaient. Il découvre le théâtre, la prise de risques, le bonheur de jouer et de vivre les mots des autres. »

Vous pouvez aussi retrouver  cet article de Maman Baobab, celui d’enfantipages, et de nombreux autres avis réunis ici par l’auteur. Gael Aymon s’intéresse à la remise en cause des stéréotypes dans les albums jeunesse et a publié plusieurs albums et contes chez Talents Hauts. J’aurai sans doute l’occasion d’en reparler !

Les liens de la quinzaine (23 mars 2014)

J’étais en vacances la semaine dernière, voilà donc une double dose de liens !

– Une intervention de Gael Aymon, auteur engagé dans la lutte contre les stéréotypes dans la littérature jeunesse, à propos de la polémique récente (découverte grace à Chlop) :

Ces polémiques ont aussi mis en évidence un isolement de la littérature jeunesse. Peu ou pas d’auteurs, ni d’éditeurs, de littérature générale pour s’émouvoir de ce que cette mise en cause des livres jeunesse représentait une attaque en règle contre tous les livres. (…). On commence pourtant très souvent par pointer du doigt les livres jeunesse pour mieux s’attaquer ensuite à tous les autres. (…) La littérature jeunesse française a une diversité et une richesse uniques. Aujourd’hui que le soufflé médiatique semble retomber, la crainte de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse et d’une grande partie des professionnels du secteur est de voir s’opérer un glissement insidieux vers une littérature jeunesse à l’anglo-saxonne, sans prise de risque, n’abordant aucun sujet délicat ni thème de société. Une littérature dédiée au divertissement, sans fond, ni ambitions autres que commerciales. Notre profession était déjà extrêmement précarisée. Nous craignons donc une autocensure des auteurs et une frilosité des éditeurs face aux risques économiques que représentent désormais certains sujets. Frilosité des libraires aussi, peu tentés de se retrouver avec de coûteux stocks de livres polémiques sur les bras, mais également des enseignants, livrés à eux-mêmes, qui ne se risqueront plus à étudier en classe des ouvrages susceptibles de leur attirer les foudres de certains parents devenus suspicieux.

– Une représentation de la pièce « Oh Boy » (adaptée du roman de Marie-Aude Murail) devant une classe de primaire a été annulée par l’inspection académique par crainte d’une réaction hostile des parents d’élèves, car le personnage principal est homosexuel. Voilà un article de l’express sur le sujet, le communiqué de presse du syndicat Sud, une analyse sur le blog de Pierre-Michel Robert et une réaction de Lu-cie and co. Personnellement, je n’ai pas vu la pièce mais je considère le roman de Marie-Aude Murail comme un chef d’oeuvre. Et cela me semble une bien triste illustration de la « frilosité » et de « l’autocensure » dont parle Gael Aymon.

– Une analyse théorique de la littérature jeunesse engagée en deux partie (début, fin)  et un article sur la notion d’adulte caché par Clémentine Beauvais qui me semblent indispensables pour réfléchir à la littérature jeunesse antisexiste.

– Dans libération, Philippe Reigné se demande s’il faut brûler le club des cinq dans lequel « Claude a horreur d’être une fille et, pour lui faire plaisir, nous l’appelons Claude, ce qui fait plus masculin » (je modererais quand même l’aspect « révolutionnaire » du club des cinq en rappelant que le personnage d’Annie est au contraire très stéréotypé. Un exemple : « Annie avait fait griller du pain, et les garçons lui dirent qu’elle était une fameuse petite ménagère. Ce compliment la combla de joie.« ).

– Je vous avais déjà mis un lien vers la pétition  Lets Books be books qui lutte contre les livres « pour filles » et « pour garçons », voilà la réaction en anglais de la critique littéraire à The Independant Katy Guest qui annonce que les livres « pour filles » ou « pour garçons » ne seront plus chroniqués et le second article qu’elle a écrit pour répondre aux commentaires sur le premier article. Le premier article a été traduit en français par l’observatoire de la théorie du binaire, tumblr que je viens de découvrir mais qui est déjà dans mes favoris, qui propose chaque jour des ressources sur le thème du genre.

– Un article d’Anne-Charlotte Husson qui regroupe des ressources pour parler de féminisme et du genre à des enfants et des ados.

 

bonne lecture !