Anne Bozellec

La diversité dans la littérature jeunesse, compte-rendu de table ronde

Vous le savez peut être, j’ai participé, en décembre dernier, au salon du livre jeunesse de Montreuil à une table ronde intitulée « La diversité dans la littérature jeunesse, quelles réponses des bibliothèques ? », organisée par le ministère de la culture. C’est Sophie Agié qui modérait la table ronde. Elle est responsable de la médiathèque Visages du Monde (Cergy) et membre de la commission Légothèque une des commission de l’Association des Bibliothécaires de France qui s’intéresse aux questions de genre, d’orientation sexuelle et sentimentale, d’interculturalité et multiculturalisme. Et j’y participais avec Penda Diouf, responsable de la bibliothèque Ulysse (Saint-Denis) qui fait partie du réseau de lecture publique de Plaine Commune, autrice de théâtre et coorganisatrice d’un festival de théâtre, Jeunes textes en liberté, qui travaille sur la question de la diversité « pour que justement ça n’en soit plus une ». Et avec Diariatou Kébé, qui n’est pas bibliothécaire mais maman et présidente de l’Association Diveka, « dont l’objet est la promotion de la diversité dans la littérature jeunesse, notamment, mais pas que ».

C’était vraiment une chouette expérience. C’était une première pour moi de participer à une table ronde, la première fois aussi que j’assumais mon blog IRL, et j’étais fière que ce soit au salon de Montreuil. Il y avait un monde fou, autant vous dire que j’ai bien stressé ! Mais j’ai aussi rencontré des personnes passionnantes, et ça m’a donné encore plus envie de réfléchir et de m’engager sur ce sujet.

Mais bref, qu’est-ce qui s’est dit à cette table ronde ?

Il y en a un résumé sur le blog de légothèque. Je vais essayer d’en parler un peu plus en détails.

On a commencé par échanger autour du mot diversité, qui pose question. D’abord, souligne Penda, il sous-entend qu’il y a un standard ou une norme, à laquelle on appartient ou non. Ceux qui emploient ce mot s’excluent d’eux-mêmes de cette diversité là. La diversité, c’est l’autre. Cependant, on ne trouve pas d’autre mot qui recouvre l’ensemble du champ que nous voulons couvrir, à savoir une notion large de la diversité, que ce soit les représentations des filles et des garçons, des LGBT, des personnages racisés, du handicap, mais aussi les questions de grossophobie, etc. Et le mot racisé, que l’on utilise pour désigner toute personne qui subit des discrimination en raison de sa couleur de peau, est peu connu hors du milieu militant et peut être très clivant (il y a des personnes qui sont effectivement racisées mais qui ne veulent pas du tout s’appliquer ce terme à elles-mêmes). Diariatou explique donc que « nous, on a choisi de s’appeler Diversité and kids parce qu’il n’y a pas d’autre mot finalement (…) même si on n’y croit pas vraiment parce que c’est un terme fourre-tout (…). On a choisi un cadre pour les livres qu’on met en avant : on a choisi la diversité mélanique, c’est-à-dire les personnages non blancs, culturelle, de genre, comme fille d’album, mais aussi le handicap, parce que c’est des discriminations qui peuvent s’entremêler, on peut être noir et handicapé ». 

Sophie souligne ensuite que le thème du salon, c’est les représentations des enfants dans la littérature de jeunesse. Et que ces questions de représentations sont aussi liées au fait que le livre est un outil de construction de soi, qu’on peut s’identifier ou non aux personnages qui sont représentés dans les livres, et que ça nous sert aussi à se représenter le monde. Qu’on trouve des livres jeunesse intéressants du point de vue des représentations mais que l’on n’arrive pas toujours à les mettre en avant dans les bibliothèques et que si on regarde la majorité des albums, on a des représentations très normées, avec des personnages hétérosexuels, de couleur blanche, qui ont un standard de vie qui est assez différent de ce qu’on peut voir au quotidien.. 

Penda souligne à son tour que la question de l’enjeu des médiathèques, et de pourquoi une médiathèque, c’est à la fois proposer un large choix de documentaires, d’albums mais aussi de répondre à une certaine demande et travailler aussi à la question de la représentation, c’est-à-dire de faire en sorte que les documents qui soient proposés reflètent la société ou l’environnement proche d’une médiathèque, mais que ça n’est pas complètement le cas. 

Comment l’explique-t-on ?

  • les titres présentant une réelle diversité sont peu nombreux, et c’est de la responsabilité des éditeurs. Penda a ainsi fait une expérience : « je me suis dit que j’allais regarder dans la médiathèque pour voir quels albums pouvaient parler de la diversité au sens large, telle qu’on l’entend aujourd’hui dans cette table ronde, et en fait j’ai trouvé 3 sacs à peu près, autour de la diversité ethnique, de la diversité de genre, de la diversité du handicap aussi. Juste 3 sacs sur 16 500 documents. Et pourtant je suis dans un réseau de lecture publique qui travaille beaucoup sur ces questions là, de représentations, qui a à coeur d’être le plus inclusif possible ». Cela rejoint l’expérience de Diariatou : « j’ai un petit garçon qui a 7 ans et quand j’ai commencé à la question de la diversité dans la littérature jeunesse, j’ai commencé à chercher des livres. je pensais que la question était réglée et que j’allais trouver des livres qui correspondaient à l’identité de mon fils, un petit garçon noir né en France et élevé en France. Et finalement ça a été hyper compliqué ».
  • par la difficulté à identifier ces titres dans l’abondance de la production éditoriale : ils sont en quelque sorte noyés dans la masse. Il y a donc un travail de veille à faire, d’identification des éditeurs, des collections, des bibliographies, des ressources qu’on peut avoir sur ce sujet là (des ressources sont proposées à la fin de cet article).
  • par la question de l’identification : il y a l’idée forte que tout le monde peut s’identifier à un garçon. Par exemple on donnera des romans où il y a un héros à des filles sans aucun souci par contre proposer une héroïne fille à un lecteur garçon, c’est déjà un peu plus compliqué, ou alors il faudra quand même faire attention à mettre des personnages garçons forts, juste à côté (comme dans Hunger games de Suzanne Collins par exemple). Et cela s’applique aussi à la question du handicap, de la couleur de peau : on va considérer que tous les enfants peuvent s’identifier à un petit garçon blanc, mais le petit garçon blanc, on ne va pas forcément lui présenter d’autres identifications possibles.
  • par la composition de la chaîne du livre, majoritairement blanche, valide, hétéro : des éditeurs aux prescripteurs, parmi lesquels bien sur les bibliothécaires. Diariatou raconte : « j’ai eu la chance d’être éditée il y a 2 ans, pour un livre qui n’est pas de la jeunesse du tout, ça s’appelle Maman noire et invisible, et la plupart des personnes qui sont revenues vers moi pour savoir comment j’avais fait pour être publiée me disaient que quand elles envoyaient un manuscrit, quand le personnage principal n’est pas blanc, cisgenre, on leur répondait qu’ils n’arrivaient pas à s’identifier aux personnages, ce qui est normal en fait. »
  • par l’absence totale ou presque de certaines représentations. J’explique qubonbons pour Aichae je travaille dans un quartier où il y a beaucoup de mamans qui sont voilées. Mais le seul album que je connais avec un personnage significatif qui porte unvoile, il s’appelle des bonbons pour Aicha de Elly Van der Linden et Suzanne Diederen (Mijade, 2007), et on le garde très précieusement à la bibliothèque parce qu’il est épuisé depuis longtemps.
  • par la difficulté des auteur·e·s concerné·e·s r(acisé·e·s, handicapé·e·s, etc) à se faire éditer.

 

Quelles représentations ? 

Ensuite, quand il y a des représentations, quelles sont-elles ? Penda dit que pour la question de la diversité ethnique, ce sont souvent des enfants africains, et pas forcément des enfants noirs, arabes, asiatiques, vivant en France. Et du coup la réalité des enfants qui lisent ces livres est complètement différente de ce qu’on peut leur proposer dans les albums. « Je pense qu’il y a aussi tout un travail à faire autour de ces enfants qui sont français, qui sont nés ici, mais qui n’ont pas de miroir, ne trouvent pas d’albums sur lesquels ils puissent se projeter vraiment directement. »

Et même dans cette représentation de l’Afrique, on est souvent dans la caricature, dans l’exotisation. Diariatou cite Kirikou (femmes en pagne, enfant nu, village de cases, fétiches…). En jetant un coup d’oeil aux collections de sa médiathèque, Penda a trouvé pas moins de 3 livres où les enfants noirs sont liés à la sorcellerie…

(Tous ces albums n’ont pas été cités lors de la table ronde, mais je trouve que cela montre bien une représentation des personnages noirs fréquentes dans la littérature jeunesse).

Je cite alors un album qui va un peu contre cette exotisation, justement, que j’aime bien, la petite fille qui voulait voir des éléphants de Sylvain Victor (atelier du poisson soluble, 2013), l’histoire d’une petite fille blanche qui va en Afrique, et elle s’attend à forcément voir des éléphants partout, à tous les coins de rue. Son avion arrive elle s’étonne de voir une ville sous ses pieds, et pas la savane avec les éléphants, et en fait elle va découvrir un pays qui est complètement différent des représentations qu’on trouve souvent en France.

 

Il faut donc qu’il y ait des représentations, mais aussi voir ce qu’elles véhiculent. Et ces représentations sont importantes pour les enfants concernés, mais aussi pour les enfants blancs, valides, etc, parce qu’on a tendance à leur dire que leur modèle est universel, pour qu’ils prennent conscience que ce n’est pas le cas.

Plus tard, on en vient au défaut du point de vue : souvent quand on parle des enfants noirs, c’est que ça traite du racisme, mais on a toujours le ressenti du petit enfant blanc, et pas le sentiment de l’enfant qui reçoit les remarques racistes ou autre, et c’est dommage. Et on dérive parfois vers l’idée du « sauveur blanc » : Penda pense à Max et Koffi sont copains de Dominique de Saint-Mars et Serge Bloch (gros succès de la série Max et Lili en bibliothèque), où Max a copain qui s’appelle Koffi, qui est victime de brimades parce qu’il est noir, et c’est Max qui le sauve, et on n’a effectivement pas du tout le point de vue de Koffi. On retrouve d’ailleurs ce travers en dehors de la littérature jeunesse : dans le film le brio, par exemple, c’est un homme blanc qui va sauver tout une communauté.

Sophie souligne à nouveau que le livre sert à se représenter le monde et qu’on doit prêter une attention à l’environnement tel qu’il est représenté dans les livre. Aux médiathèques de faire un vrai travail de médiation. L’édition jeunesse ET les bibliothécaires ont vraiment un rôle à jouer pour pouvoir trouver ces pépites. Se dire « je suis bibliothécaire, je suis dans un environnement, peu importe lequel, je dois être la plus large et la plus inclusive possible ». Pour moi, si on parle de diversité, on parle aussi d’inclusion. Proposer à un public des choses dont il n’est pas forcément en demande, mais qui vont lui permettre de se représenter, et de se trouver.

Heureusement il existe des titres intéressants. Par exemple, Ilya Green vient de sortir chez Nathan un livre qui s’appelle mon château où un petit garçon construit un château de cubes, et le petit garçon est noir, et ça ne change rien à l’histoire.

mon chateau green

C’est important qu’il y ait des livres avec des enfants racisés, handicapés, sans que ce soit un livre sur le handicap ou sur le racisme. Un enfant avec deux papas ou deux mamans sans que ce soit un livre SUR l’homoparentalité. Etc. 

Car le problème des représentations concerne aussi, par exemple, le handicap qui est souvent édulcoré. Souvent c’est, comme Marianne éditrice à la ville brûle disait, « un enfant valide qu’ils ont assis dans un fauteuil roulant ». Et je voulais citer on n’est pas si différents de Sandra Kollender et Claire Cantais puisque l’illustratrice a passé plusieurs semaines dans un IME et a proposé une représentation très réaliste de ces enfants là, et je pense que c’est quelque chose qui est très rare, le fait que ce soit vraiment montré et pas édulcoré.

pas si différents

 

Quels éditeurs pour des représentations intéressantes ? 

Sophie cite la ville brûleet en particulier une de leurs dernières parutions pour la jeunesse, les règles… quelle aventure ! d’Elise Thiébaut et Mirion Malle qui parle des règles, et on a un mix de pas mal de questions, et dans les représentations de ce livre, on a des personnes noires, des personnes blanches, des personnes grosses, des personnes plus maigres, des personnes avec des poils, sans poils…

regles-livre-jeunesse

 

Je cite la collection « mes p’tits docs » chez Milan, qui a le mérite d’aborder des questions qui n’ont rien à voir avec la diversité tout en intégrant ces questions là. Je pense à un titre qui s’appelle les maîtres et les maîtresses (j’en avais fait un article là) où une des maîtresses est racisée, beaucoup des enfants de l’école aussi, on voit des personnes handicapées, et chose qui est rare, à la fin on explique que les maîtres et les maîtresses ont aussi une vie de famille et c’est le maître qui est mis en rapport avec sa vie de famille, alors que très souvent c’est la mère qui est rattachée à la sphère familiale. Je trouve intéressant que dans cela soit pris en compte même si le sujet du livre n’est pas la diversité. 

Diariatou cite Bilibok (éditeur qui a malheureusement arrêté son activité depuis). Ils ont publié un album qui s’appelle Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou, qui est blogueuse, qui est auteure, et illustré par Barbara Brun, et ça parle du cheveu afro, crépu. « Ce sont des livres qu’on voit très rarement.  Moi je suis née en France, j’ai grandi en France, et c’est un livre qui m’a beaucoup touché finalement parce que j’en ai jamais lu comme ça, malheureusement » (alors qu’on trouve de nombreux livres sur le sujet aux Etats-Unis par exemple). « Les noirs en France ils n’ont pas été inventés hier, en fait, on est là depuis longtemps, du coup il faut avoir ce genre de livre là, je pense, dans les bibliothèques. »

comme un million de papillons noirs

La maison d’édition n’est pas passée par les schémas éditoriaux habituels puisque c’est un album qui a été publié grace à un financement participatif. Mais ce qui est intéressant à noter, c’est à la fois la difficulté pour ce type de livres de passer par l’édition traditionnelle et le succès que cette campagne de financement participatif a obtenu, puisqu’ils ont eu 200 ou 300% de ce qu’ils avaient demandé, donc il y a une vraie demande sur ces livres là, qu’on a parfois du mal à satisfaire.

Lors des questions, une membre de la (super) association DULALA nous a demandé si on connaissait des livres montrant la diversité des langues (livres faisant par exemple apparaître dans les illustrations, certains mots d’autres langues, et pas seulement celles apprises à l’école).  Diariatou cite une petite maison d’édition qui publie des livres qui s’appellent « Fifi et Patou« , dans plusieurs langues africaines. Il y a des mots par exemple en soninké, en wolof, en plein de langue, et c’est personnalisable. Il y a même un livre sur l’albinisme. Je cite, chez Didier Jeunesse, la collection contes et voix du monde, qui mêle le français et l’arabe ou d’autres langues africaines. Avec en particulier le travail de la géniale Halima Hamdane

 

Mais deux réserves par rapport à cela :

Penda souligne qu’il est très dommage que sur toute la palette que l’on peut avoir en France, il n’y en ait que 2-3 éditeurs qui s’intéressent à ces questions, et que si on a envie de travailler sur le handicap on aille voir tel éditeur et que ça ne soit pas proposé de façon plus large et plus globale.

Diariatou que beaucoup d’éditeurs qui travaillent sur la représentations des enfants noirs ont très peu de visibilité. Ils ne sont par exemple pas présents au salon de Montreuil. On ne trouve leurs livres que dans les évènements afro ou au salon dédié au livre jeunesse afro-caribéen qui existe depuis 6 ans. S’ajoute à cela la difficulté, même quand on a identifié les éditeurs et les titres, de faire entrer certains livres en bibliothèque, puisque nous sommes contraints par les marchés publics : nous avons un fournisseur, nous ne pouvons pas commander directement à de petits éditeurs souvent mal distribués, ou participer à des financements participatifs. 

 

Comment trouver des livres avec des représentations intéressantes ? 

Le centre Hubertine Auclert qui travaille sur les questions de genre avait une expression que j’aimais bien, c’était « chausser les lunettes du genre » pour analyser la situation, et c’est vrai que maintenant j’essaye de « chausser les lunettes de la diversité » quand je vais en librairie, j’achète les livres pour la bibliothèque, sans que ça ne devienne LE critère central ou unique. J’ai une pile de livres devant moi, quelle représentations il y a ? Donc il y a la question « est-ce qu’il y a des personnages différents qui sont représentés ? » et aussi comment ils sont représentés?

Nous avons aussi souligné qu’on trouvait en ligne ou non de nombreuses sélections, bibliographies intéressantes. J’en parle en fin d’article.

Quelles autres pistes pour améliorer les représentations ? 

Diariatou insiste sur l’importance de soutenir les auteur·e·s racisé·e·s en achetant leurs livres et en les proposant en bibliothèque « parce que ce sont d’autres histoires, d’autres points de vue, et ces histoires justement elles méritent aussi d’être racontées et d’être diffusées ». 

On peut aussi « tout simplement » mettre les livres qui rendent la diversité visible en avant. Sur les présentoirs de la bibliothèque. Dans des sélections. Das des bibliographies. Quand je fais une sélection j’essaye toujours de me poser la question « est-ce qu’il y a une certaine diversité qui est représentée ou pas ? ». J’essaye de le faire vraiment systématiquement, c’est-à-dire que quand je fais un accueil de crèche, je vais sortir 20 bouquins pour les enfants, lesquels il y a ? Après la difficulté c’est que du coup on a tendance à retomber toujours sur les mêmes titres, j’ai mes albums, comme 2 petites mains et 2 petits pieds de Mem Fox et Helen Oxenbury, mais j’essaye effectivement de faire attention à la question.

 

Est-ce possible que dans 5 ou 10 ans, la question soit « réglée », que la diversité soit présente de façon évidente dans la littérature jeunesse ? 

J’ai alors parlé de la représentation des filles et des garçons parce que c’est ce que je connais le mieux : il y a eu des livres militants très chouettes sur ces sujets là ces dernières années, des titres qui insistaient sur la liberté, pour les petites filles, de sortir des carcans, pour les petits garçons aussi. Je pense à ni poupées, ni super héros de Delphine Beauvois et Claire Cantais à la ville brûle, aux déclaration des droit des filles et déclaration des droits des garçons d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol chez Talents Hauts, il y a des choses qui se font !

Mais est-ce que c’est vraiment une nouveauté ? Dans les années 70, c’était un peu la même chose. Il y avait une production de masse stéréotypée et des albums très intéressants qui mettaient en cause les clichés. Je pense à l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel et Anne Bozellec aux éditions du sourire qui mord, à rose bonbonne d’Adela Turin aux éditions des femmes, 10 ans plus tard à la princesse Finemouche de Babette Cole au Seuil.

J’ai un peu l’impression qu’on est toujours dans ce système où on publie des livres qui sont intéressants mais on ne se pose pas la question des représentations dans la masse, et donc on en est à faire des bibliographies, des sélections alors que dans l’idéal, il devrait suffire de prendre un livre devant soi, sans que le sujet soit forcément militant mais que la diversité soit présente en toile de fond.

Penda souligne alors l’importance d’une politique volontariste en bibliothèque. Faire des sélections, des malles, le prendre en compte dans les acquisitions, ça semble évident pour certain, mais c’est loin de l’être toujours.

Elle prend l’exemple du handicap : sur 65 millions de français, il y en a 12 millions qui sont atteints d’un handicap physique ou mental, visible ou non. Et en fait, il y a très peu d’albums alors que ça touche une grande partie de la population.

Diariatou pense qu’on n’est pas rendus! Mais elle souligne que cette table ronde, et l’invitation de son association a moins d’un an, c’est déjà un premier pas. Elle constate l’avance des anglo-saxons sur ces questions. Ils se penchent sur le problème, et on trouve par exemple des chiffres sur les représentations dans les albums jeunesse, alors qu’on n’en trouve pas en France. Aux Etats-Unis, ils ne sont pas très encourageant parce que 93% des personnages sont blancs dans les 3600 albums étudiés en 2012. Mais ils ont le mérite d’exister.

 

Si c’est compliqué au niveau des collections, est-ce que l’action culturelle (les animations, rencontres, heure du conte, etc) sont un levier d’action qui peut être plus facile ? 

Les bibliothécaires ne dépendent pas de l’édition pour cela, et sont donc plus libres. Et on peut réfléchir à la diversité en terme de contenu des animations, mais aussi en terme de public touché. Parce qu’il y a souvent un décalage entre le quartier où la bibliothèque est implantée et la population qui fréquente la bibliothèque et il y a aussi la question de comment on fait venir l’ensemble du public, comment on les fait rentrer dans la bibliothèque, que ce soit pour les collections ou pour l’action culturelle. Les animations peuvent aussi être un moyen, pour nous bibliothécaires, d’être plus inclusives dans ce qu’on propose, et de faire en sorte que les gens, quelque soit leur couleur de peau, leur orientation sexuelle ou autre, se sentent bien à la médiathèque. 

Parmi les actions citées :

  • des sélections de livres, et la mise en place de malles sur l’égalité filles/garçons ou autour du vivre ensemble par les médiathèques de Plaine Commune. Ces malles sont accompagnées d’expositions, de spectacles sur ces questions, d’ateliers qui valorisent les femmes invisibilisées de l’histoire…
  • un travail autour des langues étrangères : proposer des livres dans les langues que les enfants parlent à la maison. On peut avoir aussi des heures du conte où on peut inviter des personnes parlant d’autres langues, le bambara, le soninké, le wolof, à venir conter, lire des histoires dans leur langue. Les médiathèques de Plaine Commune travaillent, pendant le festival Histoire Commune, pour que les contes soient en bilingue. Ainsi la médiathèque Ulysse a accueilli au mois de décembre un conteur qui a raconté en français et en wolof.
  • les pôles sourds des bibliothèques de la ville de Paris qui proposent à la fois des collections dédiées, un personnel formé pour l’accueil, des animations comme des heures du conte bilingue français parlé/LSF
  • le choix des auteurs invités en médiathèque. Penda : « Je pense par exemple à tout un travail qu’on a fait avec Rachid Santaki, qui est auteur de polar, et que vous connaissez peut être parce qu’il organise la dictée des cités, c’est un peu du Bernard Pivot mais aujourd’hui en 2017. On en a organisé une d’ailleurs samedi dernier à la basilique de Saint-Denis lors des journées populaires du livre organisées par la ville. Il était en résidence à la médiathèque pendant un an. Voir qu’il y a un auteur habitant dans Saint-Denis, racisé, qui écrit des polars, qui fait plein de choses, ça peut aussi avoir valeur d’exemple pour les jeunes qui viennent à la médiathèque, pour les collégiens, lycéens qui ont pu participer aux ateliers, et je pense que c’est aussi intéressant de travailler sur ces questions là. » Elle parle également du festival hors limites
  • l’action de l’association LIRE à Paris qui va lire dans les salle d’attente de PMI, par exemple en choisissant des jours où des traductrices sont présentes pour pouvoir toucher l’ensemble des enfants. J’ai la chance de travailler avec eux et quand on arrive à faire venir des parents qui ne maîtrisent pas du tout le français ou pour qui la bibliothèque reste un endroit où on ne peut pas aller avec un tout-petit parce que ça fait du bruit et que la bibliothèque c’est un endroit où les bibliothécaires disent chut, c’est une victoire.
  • Les partenariats avec les structures du quartier. J’explique qu’on reçoit beaucoup de groupes, des crèches, des classes… et qu’on cherche comment faire revenir ces enfants avec leur famille. Nous on a fait le choix d’aller à la crèche à l’heure où les parents viennent récupérer les enfants pour rencontrer les familles, expliquer ce qu’on fait, que les enfants viennent à la bibliothèque pendant leur journée mais aussi qu’eux peuvent venir, etc. Un travail d’explication de ce que c’est que la bibliothèque, de ce qu’on y trouve. On travaille avec des écoles classées REP voire REP+ avec un public parfois un peu éloigné du livre, avec une image très austère de la bibliothèque. Simplement, la bibliothèque c’est un endroit où on ne va pas. Donc on les invite le samedi matin pour moment convivial, un petit déjeuner en présence de l’enseignante. On a la chance d’avoir des enseignantes qui sont engagées puisqu’elles viennent sur leur week end. Le fait de les inviter tous ensemble, ça permet de toucher des publics qui ne viendraient pas spontanément.

 

La question de la formation des bibliothécaires 

Le jour de cette table ronde, nous étions entre convaincues de la nécessité d’avancer sur ce sujet. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas.

Penda souligne que c’est quelque chose qui doit être partagé en équipe, et qu’on doit tous être convaincus de l’utilité de la démarche, de sa pertinence et de sa nécessité. Parfois, les difficultés peuvent aussi être plutôt de notre côté, nous bibliothécaires, parce qu’on peut aussi avoir des préjugés, des stéréotypes. Essayer de mettre tout ça à plat et de déconstruire un maximum. Il y a aussi ce qu’on peut dire, projeter sur le public qui vient à la médiathèque, etc.

La formation est donc une question centrale. Et actuellement, certaines formations sont problématiques. Penda raconte ainsi qu’elle a fait une formation au CNFPT il y a quelques années sur l’accueil des publics et le formateur nous expliquait que quand on voyait une femme sénégalaise arriver dans la médiathèque, il fallait plutôt l’orienter vers les livres de cuisine. Voilà. Donc bien sûr tout de suite je me suis mise assez en colère et que j’étais absolument contre cette idée, que c’était quelque chose que je ne me voyais pas du tout appliquer. Et le lendemain, il est venu vers moi en disant « non mais en fait je sais pourquoi vous étiez un peu cachée hier, c’est parce que vous même vous êtes sénégalaise ». Voilà. Donc je vous laisse juger de la violence de la situation, mais tout ça pour dire que les formateurs eux-mêmes ont aussi des préjugés, que nous mêmes nous avons des préjugés et qu’il faut aussi être vigilants à tout ça.

C’est ce que montre la traduction publié sur le blog de légothèque d’un article d’Erika Sanchez, une autrice américaine d’origine hispanique qui témoigne : tous les auteurs, quand ils sont interviewés, disent « moi, quand j’étais petit, j’allais à la bibliothèque », mais moi, quand j’allais à la bibliothèque, on se faisait virer parce qu’on parlait espagnol, le staff tout le monde était blanc, et quand on demandait de l’aide, les bibliothécaires râlaient parce que nos parents ne venaient pas avec nous.

Sophie raconte qu’elle a travaillé à un livre sur les questions LGBT (le livre numérique est disponible gratuitement ici !), il y avait toute une formation qui avait été faite sur le sujet, et les bibliothécaires disaient « oui mais on a un livre qui traite de cette question là donc le sujet est couvert ». Et ça, c’est une réponse qu’on ne peut pas valider. On ne peut pas se dire que parce qu’on a Jean a deux mamans la question LGBT est couverte, ce n’est pas vrai ! 

Il faut aussi prendre du temps (et c’est souvent compliqué) d’échanger en équipe. Et souligner que ça ne doit pas être vu comme du militantisme (on a tendance à avoir l’étiquette « féministe » collée sur le front), c’est juste inscrire la bibliothèque dans la société dans laquelle elle est.

A propos d'(auto)formation, j’ai mis en avant internet et les réseaux sociaux car c’est en grande partie là où je me suis formée, où j’ai découvert des choses, en échangeant sur twitter avec des militantes, avec des auteur·e·s, avec des afroféministes, etc. Ca m’a beaucoup apporté.

Se pose aussi la question de la diversité des bibliothécaires eux-mêmes. Ainsi, une personne dans le public dit « j’ai vu comme pas mal d’entre vous je pense le docuemntaire de Wisemann sur les bibliothèques de New-York, et ce qui m’a frappé dans ex libris c’est qu’on y voit des bibliothécaires hommes, femmes, d’origine asiatique, maghrébine, noire… On disait aussi qu’aux Etats-Unis il y a plein de livres sur les cheveux crépus, mais en fait, les bibliothécaires eux-mêmes représentent la diversité, ce qui n’est pas du tout du tout notre cas. Vous avez peut être passé les concours comme moi, et à chaque fois c’est quelque chose qui me choque énormément : on est dans une salle immense et il va y avoir une personne noire qui va passer le concours de bibliothécaire par exemple, parmi 500 candidats et candidates blanches. Donc si j’avais une question, c’est savoir comment donner envie à des petits garçons, des petites filles, français, mais d’origines diverses et variés, d’être bibliothécaires. » Diariatou reconnait avoir elle-même des préjugés sur le métier de bibliothécaire et se réjouit d’avoir rencontré Penda : « j’en connais deux maintenant des bibliothécaires noires, avec des cheveux crépus ». Si déjà dans les équipes, dans le recrutement, il y avait plus d’exemples de personnes qui représentent la société telle qu’elle est, cela permettrait de se dire que tout le monde peut faire ce métier. Penda rapporte cette anecdote : « il y a 3 semaines, il y a 3 gamines qui viennent à la bibliothèque pour leur stage de 3e, elles ont 15 ans, elles sont toutes les 3 noires. Ma collègue leur dit « je vais chercher la responsable ». J’arrive et elles me regardent avec des grands yeux « c’est vous la responsable ? ». Elles-mêmes elles n’avaient pas du tout imaginé que la responsable de la médiathèque puisse être noire en fait. Et je pense que ça a ouvert quelque chose chez elle. Alors je dis pas qu’elles vont devenir bibliothécaire, mais malgré tout elles se disent « c’est possible ».

Voilà la fin du compte-rendu. Une heure, ça passe très vite, et il y a beaucoup d’autres sujets qu’on aurait voulu aborder, j’espère qu’on le fera par la suite, sous une forme ou une autre !

 

Je vous ajoute une série de ressources sur la diversité dans la littérature jeunesse, c’est plus facile par écrit et avec des liens qu’à l’oral !

Sur la diversité au sens large où on l’entend, la super bibliographie Kaléidoscope, sous-titrée  « Osez un monde inclusif où chaque enfant peut être lui-même ». Elle aborde l’égalité des sexes, la diversité sexuelle et de genre, la diversité familiale, la diversité corporelle, le handicap, la diversité culturelle…

J’ajoute aussi cette bibliographie de l’atelier des merveilles, « pour vivre ensemble, riches de nos différences« , qui complète celles sur l’égalité filles/garçons.

  couv biblio

Sur la diversité mélanique et culturelle, je vous invite bien sur à adhérer à l’association Diveka, présidée par Diariatou. Vous pouvez également suivre le travail de l’association sur Facebook et sur twitter.

Sur la diversité des représentations hommes/femmes, je vous renvoie à la partie bibliographie du site, où j’ai réuni beaucoup de ressources intéressantes et aux liens du moment.

Sur le handicap, on m’a conseillé la bibliographie du site handicap.fr. Et il faut aussi prendre en compte la question de l’accessibilité des documents. Je voulais donc donner le lien du blog des pôles sourds de la ville de Paris. Mettre en avant le superbe travail de la maison d’édition les doigts qui rêvent qui rend accessible l’album illustré aux enfants non-voyants grace à la tact-illustration. Ou parler des collections qui se développent à destination des enfants dyslexiques, comme dyscool chez Nathan qui adapte des succès de la littérature jeunesse ou flash fiction chez Rageot qui publie de courts textes d’auteurs confirmés dans une mise en page adaptée.

Sur les LGBT et l’homoparentalité, citons la rainbowthèque, répertoire participatif de livres avec des héros et héroïnes LGBT+, et la bibliographie jeunesse du Point G, centre de ressources sur le genre de la bibliothèque municipale de Lyon (j’en avais parlé ici).

J’essaye de partager régulièrement d’autres ressources intéressantes avec mes « liens du moment« .

Voilà pour cette rencontre passionnante, et il devrait y en avoir d’autres dans les semaines qui viennent !

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Un an déjà ! Et un concours pour fêter ça

Je viens de me rendre compte que le blog avait un an… et déjà quelques jours ! Sur ce blog qui a pourtant commencé suite à une polémique d’extrême droite contre la littérature jeunesse et par pas mal de coups de gueule, je tiens avant tout à réunir des ressources utiles pour proposer autre chose. Présenter des bibliographies, des sélections, des livres coups de cœur

Et même si j’ai été moins présente ces derniers temps, et que je ne sais pas trop quelle disponibilité j’aurai dans les mois qui viennent (probablement pas énormément…), j’ai plein d’envies, d’idées, etc. Dans mes brouillons et mes articles à rédiger, on trouve aussi bien la suite de l’analyse de l’association du côté des petites filles, une analyse de la presse pour petites filles, une série d’articles sur « Max et Lili », la présentation des albums on n’est pas des poupées et on n’est pas des super héros

En attendant, pour fêter ce premier anniversaire, j’avais envie de vous faire un petit cadeau en vous faisant gagner deux livres, dont j’ai parlé cette année. Un livre pour vous (ou votre ado), et un livre pour enfants.

Vous pouvez donc gagner l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon dont j’ai parlé ici.

Histoire Julie ombre garçon Thierry Magnier

Ou les mots indispensables pour parler de sexisme dont j’ai parlé . mots indispensables pour parler du sexisme Pour participer au tirage au sort, dites moi pour quel livre vous participez (Vous pouvez participer pour les deux livres si vous le souhaitez, mais je ferai en sorte qu’il y ait deux gagnants différents), et parlez moi d’un livre antisexiste pour enfant qui vous plait particulièrement ou d’un livre pour adulte qui vous a poussé à vous intéresser au féminisme.

Je tirerai le gagnant au sort le dimanche 8 mars, vous pouvez participer jusque là !

Les liens de la semaine (30 septembre 2014)

(oui, je sais, mes semaines ont des durées variables en ce moment…)

 

Les livres pour enfants :

Il y a eu les chroniques croisées avec la Mare aux mots et Maman Baobab : la Mare aux mots a parlé, comme moi, de l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon et de la dictature des petites couettes en citant gentiment mon avis, et Maman Baobab a parlé de l’Histoire de Julie, mais aussi de Rose bonbon et de la série Zazie. Si vous n’avez pas encore eu l’occasion de lire leurs chroniques, faites le vite !

Toujours sur la Mare aux mots, une interview d’Elise Gravel, auteure de Tu peux, album numérique antisexiste gratuit (téléchargeable ici).

Encore un article de la Mare aux mots sur un album intitulé l’heure des mamans de Yael Hassan et Sophie Rastegar qui souligne que justement, les mères ne sont pas les seules à aller chercher leurs enfants à l’école.

Chlop parle de la dictature des petites couettes d’Ilya Green dont j’ai parlé ici.

Bouma parle du chouette Votez Victorine de Claire Cantais.

Méli-mélo de livres parle d’Oublier Camille de Gaël Aymon.

Phypa parle sur les vendredis intellos du Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses de Catherine Dufour que j’avais évoqué ici. Au passage, je vous conseille vivement de découvrir la catégorie Modèles féminins de son blog.

L’édition genrée :

Un intéressant témoignage de Clémentine Beauvais sur le fait d’être auteure de romans pour les 7-10 ans et en particulier sur la difficulté d’éviter que l’éditeur n’en fasse un livre genré :

« Le problème étant que même quand on dit et répète qu’on NE VEUT PAS UN LIVRE GENRé et qu’on écrit une histoire qu’on considère parfaitement dégenrée, l’éditeur dit oui oui bien sûr et au final on se retrouve quand même avec une couverture rose à paillettes ou bleu marine métallisé, et les chroniques se succèdent qui annoncent ‘une histoire qui devrait plaire à toutes les petites filles’ ou ‘qui va enfin faire lire les petits garçons’. »

La recherche :

Voilà le programme de la journée d’étude «Etre une fille, un garçon dans la littérature de jeunesse européenne de 1950 à 2014 » à Bordeaux le 22 octobre.

Et même si ça ne concerne pas directement la littérature jeunesse, une journée d’étude « Que faire de la théorie du genre ? » à Lyon le 17 octobre.

Les anti-genres :

Plus énervant, Farida Belghoul propose des lectures collectives de contes traditionnels pour lutter contre la théorie du genre avec vérification de la compréhension par les enfants et réponses toutes faites (c’est par là si jamais vous avez besoin des réponses).

Et la manifestation prévue le 5 octobre risque d’apporter son lot de propos qui donnent envie de s’arracher les cheveux…

Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon

Aujourd’hui, on vous parle, avec Gabriel de la Mare aux Mots, de l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec. Vous pouvez retrouver sa chronique ici.

Histoire Julie ombre garçon sourire qui mort      histoire de julie qui avait une ombre de garçon

Histoire Julie ombre garçon Thierry Magnier

 

Ce livre c’est le portrait de Julie.

Julie n’est pas polie

elle suce encore son pouce

Julie est très jolie

mais voudrait être rousse

Julie n’est pas très douce

elle n’aime pas les peignes

et se cache sous la mousse

pour ne pas qu’on la baigne

Julie sait ce qu’elle veut

elle en parle à son chat

ils ont de drôles de jeux

que ses parents n’aiment pas

Mais elle voudrait qu’on l’embrasse quand même

Ses parents lui reprochent tellement d’être un « garçon manqué » qu’un jour, elle se réveille avec une ombre de garçon.

P1070990

Une ombre de garçon dont elle n’arrive pas à se débarrasser et qui va finir par la faire douter. Et si c’est l’ombre qui avait raison ? Si elle n’était qu’un garçon manqué ? Heureusement, une rencontre avec un petit garçon va lui permettre de comprendre qui elle est vraiment : « Julie-chipie, Julie-furie, Julie-Julie ». Et qu’être soi-même, quoiqu’en disent les autres, quels que soient les bocaux dans lesquels ils veulent nous enfermer, « on a le droit ».

 

Le texte est superbe, les illustrations en noir et blanc, avec quelques touches de rouge vif, magnifiques. Les touches de rouge étaient roses dans la première édition du Sourire qui mord. J’aime ce rouge vif qui ajoute du peps.

Cet album est complètement bouleversant quand il aborde le décalage entre ce qu’est Julie et ce que ses parents, attachés aux stéréotypes et à l’image d’une petite fille modèle, attendent d’elle. Et les dégâts que cela cause à leur fille.  « Julie ne sait plus qui elle est puisqu’elle devrait toujours faire comme quelqu’un d’autre pour être aimée. »

« On l’aime bien quand elle n’est pas coiffée comme Julie.

On l’aime bien quand elle s’assied mieux que Julie.

On l’ame bien quand elle parle moins que Julie.

Et c’est quand elle est « déguisée » en petite fille modèle, quand elle a perdu son sourire espiègle que sa mère s’exclame « je te reconnais, maintenant ».

P1070995

Ici, les adultes ne sont d’aucun secours. Ce sont les enfants, seuls, qui s’affirment tels qu’ils sont.

 

Histoire du livre et des éditions du Sourire qui mord :

En plus d’être un album magnifique, ce livre est le début d’un projet éditorial captivant. Au début des années 1970, Christian Bruel crée le collectif « pour un autre merveilleux » qui rassemble des intellectuels d’origines diverses : universitaires, journalistes, artistes, psychologues… Ils étudient la littérature jeunesse de l’époque, et s’intéressent en particulier à « la façon dont elle aborde les thèmes contemporains tels les statuts de la femme et de l’enfant, les représentations du monde du travail et des relations sociales entre individus ». Suite à cette réflexion est imprimé en 1975 l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon. Suite au succès de ce livre est créée une maison d’édition appelée Le sourire qui mord (c’est pas génial, comme nom ? ). Ce nom « fait référence à la volonté des éditeurs de dénoncer la mièvrerie ambiante de la littérature pour enfants alors en vigueur, au profit de livres dynamisant les rapports avec l’enfant et n’hésitant pas à aborder les sujets les plus subversifs. Elle transmet également une certaine idée de l’enfance qui, selon Christian Bruel, « n’est pas rose ; et derrière le sourire, se cachent [souvent] les dents… » ». Christian Bruel insiste sur le fait que l’enfant n’est pas inférieur à l’adulte, qu’il n’a pas besoin de protection mais d’ouverture sur le monde, afin d’affronter celui-ci. Les livres ne sont pas uniquement destinés aux enfants mais à tout lecteur intéressé, car chacun peut « quel que soit son âge, y trouver matière à rêver, à penser, à changer son rapport à l’autre »

Chaque album est conçu au sein d’un groupe de plusieurs auteurs et illustrateurs et donc issu d’un travail collectif où chaque individu apporte son expérience. Les projets élaborés sont ensuite montrés à des enfants. Il s’agit de « tester » les livres auprès de leur public sans pour autant se conformer strictement aux remarques des enfants, afin de ne pas tomber dans la facilité et de continuer à éveiller un questionnement chez eux. (les informations sur les éditions du Sourire qui mord sont issues de ce passionnant mémoire, Les albums pour enfants des maisons d’édition Des femmes et Le Sourire qui mord).

Les éditions du Sourire qui mord publieront 79 livres en 20 ans. Deux ans après la fin de cette maison d’édition, Christian Bruel crée les éditions Etre, où il réédite certains titres des éditions du Sourire qui mord, en particulier l’Histoire de Julie qui avait une ombre de garçon en 2009. Mais l’activité de cette maison d’édition est également suspendue. Depuis 2012, les éditions Thierry Magnier ont réédité certains titres du Sourire qui mord. L’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, donc, parue le 10 septembre 2014, mais aussi l’heure des parents qui présente toute la variété des familles existantes, y compris des familles homoparentales ou monoparentales, ce que mangent les maîtresseles chatouilles (fortement attaqué par l’extrême droite qui y voit une promotion de la sexualité infantile voire de la pédophilie) ou encore un jour de lessive (magnifique éloge de l’imaginaire que j’ai présenté ici).

Ce livre date de 1975 et pourtant, il est particulièrement d’actualité en ce moment. Il continue à faire réfléchir, à remuer. Il continue aussi à choquer. Voilà comment on l’a retrouvé il y a quelques mois à la bibliothèque :

IMG_1875

Autres ressources sur ce livre : 

Il y a bien sûr la chronique de la mare aux mots, déjà citée, publiée aujourd’hui même. Et celle de Maman Baobab qui participe à cette chronique croisée.

La présentation par Christian Bruel au moment de sa réédition chez Etre.

Il y a cette vidéo du site cligne-cligne qui montre des images de l’édition originale.

On en parle aussi sur Lu cie & CoAltersexualité, d’une berge à l’autre, le blog du magazine Citrouille, une page lue chaque soir, le carré jaune

Profitez de cette réédition pour le découvrir !

Les liens de la semaine (30 mars 2014)

– Le blog à l’ombre du grand arbre propose un article intitulé Drôle de genre avec une « petite sélection d’ouvrages dont les héros sont des héroïnes, et pas moins valeureuses » et un entretien avec Delphine Beauvois, auteure de On n’est pas des Poupées et Mélanie Delcourt, éditrice chez Talents Hauts.

 

– Grâce au lien précédent, je suis tombée sur un article du blog 3 étoiles sur deux albums qui me tiennent particulièrement à coeur : Marre du Rose de Nathalie Hense et Ilya Green dont j’ai déjà parlé ici et l’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon de Christian Bruel, Anne Galland et Anne Bozellec.

Cette semaine, à la bibliothèque, nous avons découvert que notre exemplaire de l’histoire de Julie avait été censuré par un lecteur, qui a collé sur le passage qui ne lui convenait pas un post-it avec écrit en gros, en rouge et avec un point d’exclamation « CENSURÉ ! ». Autant vous dire que ça m’a donné deux fois plus envie d’en parler !

 

– Je vous parlais la semaine dernière de deux articles de Katy Guest concernant la décision de The Indépendant de ne plus chroniquer de livres « pour filles » et « pour garçons ». Le second article a été à son tour traduit en français par l’observatoire de la théorie du binaire.

 

Voilà pour cette semaine !