Ressources pour une littérature non genrée

Des princesses qui partent à l’aventure

Des princesses héroïques dès le XVIIe siècle :

Dans les contes traditionnels, et dans de nombreux albums contemporains, les princesses restent profondément passives. Heureusement, dès le XVIIe siècle, on trouve des princesses actives, rebelles, qui ne font pas qu’attendre passivement leur prince. Ainsi, l’héroïne de Marmoisan de mademoiselle Lhéritier est une sorte de « Mulan » occidentale qui part combattre déguisée en homme,pour sauver l’honneur de sa famille. On notera qu’elle s’illustre au combat :

« il s’y donna trois grandes batailles, où Marmoisan se distingua d’une manière toute héroïque; et dans l’une desquelles il eut le bonheur de sauver la vie au prince »

Mme d’Aulnoy met aussi en scène, dans Belle-Belle ou le chevalier Fortuné, une femme qui se déguise en homme pour partir à l’aventure.

belle belle ou chevalier fortuné

Le chevalier Fortuné, par Marillier, Dessins pour le Cabinet des fées, 2 vol., 1785 (source)

Anne Defrance écrit ainsi dans Aux sources de la littérature de jeunesse : les princes et princesses des contes merveilleux classiques : « Dans les contes écrits par les premiers auteurs*, qui relèvent d’une esthétique galante et néo-précieuse, une revendication féministe est perceptible. Leurs princesses peuvent être dotées de qualités identiques à celles des princes – audace, générosité, courage, et ce sont à ces filles-soldats que revient ironiquement la charge de donner une leçon de virilité aux petits maîtres efféminés. »

*Rappelons que la grande majorité sont des femmes, même si Charles Perrault est le seul dont on garde vraiment la mémoire…

On reste cependant dans la société du XVIIe siècle, et Marmoisan, toute héroïque, courageuse qu’elle soit, ne peut apparemment pas supporter un peu de linge sale et mal plié :

Cependant Marmoisan ravi de voir sa réputation cavalière bien établie, s’observa peut-être un peu moins que d’ordinaire, et eut l’imprudence de témoigner beaucoup de chagrin, en présence du marquis de Brivas, pour du linge mal blanchi et des habits mal pliés; malgré sa douceur naturelle, il gronda fort ses gens sur ce sujet; et sa mauvaise humeur augmenta encore, remarquant que son pavillon n’était pas bien rangé. Il fit une attention si forte sur toutes ces choses, et entra dans des détails de propreté si pleins de bagatelles qu’il marqua parfaitement bien, en cette occasion, le caractère ordinaire des femmes, dont la plupart affectent dans leurs habits et dans leurs meubles une propreté qu’elles portent quelquefois jusqu’à la bizarrerie la plus ridicule, et dont elles se font un mérite comme d’une délicatesse bien entendue. Celles qui ont l’esprit un peu ferme sont ordinairement exemptes de ces défauts; cependant Marmoisan avec toute sa grandeur d’âme, n’avait pas eu la force de se mettre au-dessus, tant ce penchant est enraciné chez certaines personnes du sexe.

Et aujourd’hui ? 

Les princesses rebelles, actives, sont plus nombreuses. Elle sont plus souvent capables de se débrouiller seule, même pour affronter le danger. Ainsi, dans la princesse qui dit non, de Tristan Pichard et Daphné Hong (Milan Jeunesse, 2014) la princesse se débarrasse seule du sorcier et du dragon qui la retiennent, et quand le chevalier arrive, tout est déjà réglé !

princesse qui dit non

Dans Contes d’un autre genre (Talents Hauts, 2011), Gael Aymon propose des réécritures antisexistes de contes traditionnels (et c’est super et vous trouverez plus de détails ici). Dans la belle éveillée, réécriture de la belle au bois dormant, la princesse n’attend pas le prince. Elle se réveille seule (grâce à une fée qui lui a donné… le pire sommeil du monde !). Elle s’empare alors d’une épée, se fraye un passage dans la forêt de ronces, en sauvant un prince coincé au passage, puis sauve sa mère, ouvre les yeux de son père sur ses dangereux conseillers et obtient de lui de garder sa propre main pour qu’elle ne soit pas offerte à un prince quelconque. Les illustrations de François Bourgeon la représentent active, volontaire et même une épée à la main :

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En effet, plus besoin désormais de se déguiser en homme pour combattre ou partir à l’aventure. La princesse attaque (Delphine Chedru, Helium, 2012) porte sans souci une armure sur ses cheveux longs et une fleur pour la décorer.

princesse attaque

 

Et c’est elle qui va  libérer son compagnon, le chevalier Courage, prisonnier du cyclope à l’oeil vert. En effet, les princesses n’agissent pas que quand elles sont contraintes, pour s’échapper ou sauver leur vie. Elles n’hésitent plus à partir à l’aventure, à aller délivrer le prince. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (que je vous présente en détails très vite), elle part affronter le dragon qui retient le prince prisonnier.

Et dans le chevalier noir de Michaël Escoffier et Stéphane Sénégas (Frimousse, 2014), la princesse est bien décidée à défendre son territoire, sa tour, et n’hésite pas à en venir aux mains contre le chevalier ! (plus de détails ici)

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Même si on trouve encore des princesses potiches, on trouve donc des princesses actives, aventurières, et ça fait du bien !

Si vous avez d’autres titres en tête, les commentaires vous ouvrent les bras !

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« féminin – masculin », 100 films pour lutter contre les stéréotypes

Les départements de Drôme et d’Ardèche font décidément de belles choses en matière de ressources pour lutter contre les stéréotypes. Après leurs merveilleuses bibliographies jeunesse Pour l’égalité des filles et des garçons (2009), pour bousculer les stéréotypes fille garçon (2013) et Fille garçon, l’aventure d’être soi (2015),ils publient féminin-masculin, 100 films pour lutter contre les stéréotypes.

100 films contre les stéréotypes

Vous pouvez la trouver en ligne ici.

Cette filmographie a été rédigée par la fédération des oeuvres laïques de la Drôme et est destinée aux jeunes. Pour chaque film, on a une indication de l’âge auquel on peut le voir. On y trouve quelques films visibles dès le CE2, mais la plupart sont destinés aux lycéens.

On y trouve les catégories suivantes : entre elles, héroïnes, le poids de la tradition, les droits n’ont pas de sexe, les stéréotypes c’est pas mon genre,  mon corps et moi, parcours féminins singuliers, qui suis-je ?, révolte et solidarité/s’affranchir, violences et contraintes.

Et voilà le sommaire :

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Une filmographie très utile pour les enseignants de l’école primaire au lycée mais aussi pour les adultes ou les parents de jeunes qui s’intéressent à la question.

Elle rejoint les autres ressources sur la page Bibliographies.

La princesse parfaite

Les princesses présentées précédemment sont loin d’être parfaites. La princesse dont je vous parle maintenant l’est, parfaite. Mais ce n’est pas si enviable…

princesse parfaite

La princesse parfaite de Frédéric Kessler et Valérie Dumas (Thierry Magnier, 2010)

Dans ce royaume, « les princesses ont pour prénom le don qu’elles ont reçu de leur marraine ». Le roi choisit pour sa fille le don de perfection.

Depuis ce jour, Princesse-Perfection est en tout point parfaite. A un an, elle parle parfaitement pour faire plaisir à papa. A deux ans, elle range sa chambre et s’habille seule pour faire plaisir à sa gouvernante. A trois ans, elle sait lire et écrire pour faire plaisir à sa maman. A quatre ans, elle parle dix langues vivantes pour faire plaisir à son professeur de langues vivantes. A cinq ans, elle parle dix langues mortes pour faire plaisir à son professeur de langues mortes. A six ans, pour faire plaisir à sa mère, elle joue du piano en sourdine pour ne pas déranger son père. Et à sept ans, elle sait tout sur tout pour faire plaisir à tout le monde.

Les années passent, et Princesse-Perfection devient une jeune fille parfaitement élégante, cultivée et obéissante pour le plus grand plaisir du roi ».

En cherchant à être parfaite, et donc à satisfaire les désirs de tous pour apparaitre parfaite à leurs yeux, la princesse perd de vue ce qu’elle désire elle. Mais sur les conseils de sa mère, elle choisit une nouvelle marraine pour ses 16 ans, qui la débarrasse de ce don de perfection beaucoup trop encombrant et souligne qu’elle est naturellement capable de nommer ses désirs et choisir ce qui est bon pour sa vie.

« Tu feras des erreurs, sans conte, mais tu recommenceras forte de ton expérience. Tu échoueras parfois, mais tu réussiras aussi. »

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Elle s’autorise alors à créer selon ses désirs et à être fière de ses créations, même si la robe qu’elle coud n’est pas parfaite et qu’elle a raté l’ourlet. Elle s’autorise à vivre SA vie.

Cet album insiste sur le fait que savoir ce que l’on désire, être capable de faire des choix et de les faire pour soi et pas seulement pour les autres, c’est beaucoup plus important qu’être parfaite au regard des autres. Quelque chose de très important à rappeler à nos enfants, et peut être encore plus aux filles à qui on a tendance à apprendre à « faire plaisir ». On s’éloigne donc fortement de l’image de perfection finalement très artificielle des princesses.

On retrouve, pour le reste de l’histoire, les classiques des contes : des fées marraines, une reine qui meurt trop tôt, une marâtre, et pour finir un mariage heureux avec un prince charmant. Et, le plus gênant à mes yeux au niveau des stéréotypes de genre, une femme qui sacrifie son indépendance et son pouvoir par amour alors que l’homme ne renonce à rien.

J’ai cependant apprécié, à la fin de l’histoire,

La princesse vécut encore quelques années au château avec son père, sa belle-mère et ses demi)frères et soeurs. Entre elle et Margareth ce ne fut jamais le grand amour, mais au fil du temps chacune finit par trouver sa place afin de vivre en bonne entente.

Une chronique de cet album sur Ricochet.

Les maîtres et les maîtresses (on progresse, 9)

Je ne consacrerai pas d’article ici aux attentats de Paris, parce que ce n’est pas le lieu pour le faire. Si vous chercher des ressources pour en parler à vos enfants, les cahiers pédagogiques en ont réunies ici.  A mes yeux, il faut être aujourd’hui encore plus qu’hier attentif à être ouverts à une société plus diverse, et au respect de chacun de ses membres, et ce afin de « répondre » à la fois au terrorisme et aux militants d’extrême droite qui tentent de récupérer la question à coup d’islamomphobie.

Alors aujourd’hui, je fais une pose dans ma série sur les princesses et je reprends ma catégorie « on progresse » qui a pour but de présenter des livres qui prennent soin de présenter des situations non sexistes et non stéréotypées, alors même que ce n’est pas le sujet principal de l’album.

Aujourd’hui, des extraits d’un documentaire de Stephanie Ledu et Magali Clavelet, les maîtres et les maîtresses dans la collection « mes p’tits docs » chez Milan, 2015. Le titre même qui présente maîtres et maîtresses à égalité se détache de la production actuelle sur le sujet, où l’enseignant est quasiment toujours une maîtresse.

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Dans cet album, il y a (aussi) des pères qui emmènent leur enfant à l’école. Et c’est un homme qui a un peut être un peu peur. Dans cette école, les enfants ont toutes les couleurs de peau. Et cette diversité est importante afin que tous les enfants puissent se retrouver et retrouver leur environnement dans ce livre. (une enseignante est également racisée).

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Dans cet album, les hommes aussi apportent le café et préparent le repas pendant que leur femme travaille.

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Ici, le maître console alors que la maîtresse représente l’autorité :

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Et on évoque aussi la vie de famille hors du travail des hommes :

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Et pour finir, on propose aux filles comme aux garçons de jouer au maître et à la maîtresse.

Alors sur le sujet, c’est un petit documentaire qui fait du bien.

Quant au contenu du documentaire, il est plutôt bien fait mis à part qu’il insiste un peu trop à mon goût sur les règles, l’autorité et les punitions.

Y’a-t-il des princesses moches ?

Des princesses toujours belles

S’il y a un stéréotype qui a la peau dure, c’est bien la beauté des princesses ! Même dans les livres qui remettent en cause les clichés, même quand elles sont rebelles, vivantes, actives, etc, les princesses restent toujours belles. Certes, une des princesses de Riquet à la Houppe est laide, mais elle restera seule et il épousera la jolie princesse sans esprit.

On peut tempérer en disant qu’on trouve parfois certaines princesses moches dans l’illustration. On m’a cité la princesse Finemouche ou la princesse Dézécolle, qui n’apparaissent pas forcément comme belles. Mais elles ne sont pas présentées comme laides dans le texte, ou perçues comme telle par leur entourage.

Certaines princesses sont momentanément rendues laides par un sortilège ou un déguisement (Peau d’âne, la jolie petite princesse de Nadja, etc) mais retrouvent leur beauté.

Des princesses vraiment laides, je n’en ai trouvé que trois. Autant dire que cela pèse peu sur l’énorme production des albums de princesses.

L’horrible petite princesse de Nadja (Ecole des loisirs, 2005) :

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Elle est horrible tant au niveau de son apparence, comme le montre la présence du miroir, que de son caractère, comme le montre le martinet qu’elle tient  la main. Et elle s’en réjouit !

Nadja et Solotareff ont également inventé une soeur très moche à la Belle au bois dormant dans la laide au bois dormant (Ecole des loisirs, 1991) dans leurs Anticontes de fées. Celle-ci est rejetée par sa mère à la naissance. Mais pourra vivre libre et heureuse pendant le sommeil de sa soeur et du reste du château (et transformera sa mère en pou).

Princesse moche, une BD de Jean-Christophe Mazurie (P’tit Glénat, 2009), que je n’ai pas eu l’occasion de feuilleter.

Des princesses en salopettes

Si les princesses restent belles, certaines prennent en revanche leurs distances avec les robes, pierreries et autres habits de princesses qui ne sont franchement pas pratiques.

C’est parfois accidentellement. Dans la princesse et le dragon de Robert Munsch et Michael Martchenko (Talents Hauts, 2005), la princesse Elisabeth est « somptueusement vêtue » jusqu’à ce qu’un dragon brûle tous ses vêtements, détruise son château et enlève son fiancé.

Elisabeth décida de poursuivre le dragon et de sauver Ronald. Elle chercha autour d’elle de quoi s’habiller mais tout ce qu’elle pu trouver fut un sac en papier épargné par le feu. Alors elle revêtit le sac en papier et suivit le dragon.

Mais le renoncement aux tenues princières est la plupart du temps volontaire. Dans Même les princesses doivent aller à l’école de Susie Morgenstern (Ecole des loisirs, 1992), la princesse Alystère se rend vite compte que ses vêtements ne sont pas adaptée à la vie d’une petite écolière :

Son retour à la maison causait des drames. Ses broderies majestueuses étaient déchirées, ses escarpins en soie étaient pleins de boue, sa houppelande était éclaboussée. sa mère disait chaque jour « Tu ne retourneras plus à cet endroit, Ce n’est pas pour une princesse » (…) « Au contraire, Mère. Levez-vous s’il vous plait. Il faut que vous veniez m’acheter des tennis. Je ne peux pas courir avec ces maudits escarpins » (…) Alystère élimina la crinoline et courut ainsi beaucoup mieux avec les tennis, mais sa jupe l’empêchait d’améliorer son record. (…) Sa mère accepta petit à petit de lui acheter un jean, des pulls, des chaussettes et tout l’attirail des non-princesses. »

Léontine, princesse en salopette (de Séverine Vidal et Soufie, les P’tits Bérêts, 2011) explique :

« J’ai jeté à la poubelle mes pantoufles de vair, mes robes de bal à dentelle et mes manteaux brodés au fil d’or. Adieu vêtements ridicules de princesse. Maintenant, je ne porte plus que mon tee-shirt tête de mort, ma salopette en jean pour être à l’aise quand je grimpe aux arbres et mes bottes avec des grenouilles vert flou dessus ».

Quand à la princesse Finemouche (Babette Cole, Seuil Jeunesse, 1986), elle passe de la salopette à la tenue de motarde.

princesse finemouche moto

Ces princesses se débarrassent cependant rarement de leur couronne. Sinon, comment saurait-on qu’elles sont des princesses ?

« Tout le monde aurait oublié qu’Alystère était une princesse s’il n’y avait eu la minuscule couronne qu’on lui avait offerte à sa naissance et qui restait en permanence sur sa tête, perchée en haut comme si elle y était collée ». (Même les princesses doivent aller à l’école)

Filles, garçons, l’aventure d’être soi (Sélection de l’Atelier des Merveilles)

Un petit article très bref pour vous présenter une nouvelle sélection d’albums antisexistes : Fille, garçon, l’aventure d’être soi

fille garçon aventure d'être soi

L’atelier des merveilles a déjà publié une première sélection de livres Pour l’égalité des filles et des garçons en 2009. Ils ont ensuite fait un travail de « mise à jour » en publiant Pour bousculer les stéréotypes fille garçon en 2013 avec des livres publiés entre 2009 et 2013. Fille, garçon, l’aventure d’être soi regroupe les albums publiés entre 2013 et 2015.

J’avais présenté les deux premières et le fonctionnement de l’atelier des merveilles ici. Et vous pouvez découvrir leur blog .

Je pense que de toutes les sélections antisexistes, celles-ci sont mes préférées. Parce que j’aime la manière dont les livres sont présentés et classés. Parce que ces sélections sont faites par des parents, lecteurs, et que les livres sont lus à leurs enfants. Et parce que, comme ils le disent dans le livret de la 1e sélection, et c’est très vrai dans le dernier également :

« Les livres qui nous plaisent le plus ne sont pas ceux qui sont les plus démonstratifs, souvent caricaturaux par excès inverse, mais ceux qui ont métabolisé cette nécessaire évolution des identités et des rôles au point qu’elle se fonde dans la littérature à l’oeuvre. »

Alors si vous voulez découvrir de beaux albums récents, n’hésitez pas !

La ballade de Mulan

Quand on entend « Mulan », on a généralement en tête l’héroïne de Disney. Je ne fais pas figure d’exception, j’ai découvert Mulan par ce dessin animé. Mais ici, on revient aux sources puisque le texte de l’album que je vous présente aujourd’hui est une traduction du texte original de la ballade de Mulan, un poème du IVe siècle très connu en Chine, et souvent appris par coeur par les écoliers chinois.  Il est traduit ici par Chun-Liang Yeh et illustré par Clémence Pollet. Et on retrouve le principe de la maison d’édition Hong Fei Cultures : inviter une illustratrice française à illustrer un texte chinois. « En se gardant de tout didactisme ou exotisme, HongFei a à cœur, non de « montrer » une Chine objet de curiosité mais d’emprunter le regard d’auteurs chinois pour offrir aux jeunes lecteurs des histoires à aimer où ils se surprendront à s’émerveiller avec l’Autre, qu’ils croyaient pourtant si différent. »

ballade de Mulan

Mulan, donc, voyant que son père, âgé, est appelée aux armes, décide de partir à sa place.

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Elle combat pendant 12 ans. Refuse les honneurs proposés par l’empereur et rentre chez elle.

« Elle enlève son ont manteau des temps de guerre et revêt sa robe de jadis. Après avoir ajusté ses boucles devant la fenêtre, elle ille sur son front une mouche jaune face à son miroir. Mulan ressort alors pour saluer ses compagnons d’armes; tous sont frappés de stupeur. Douze ans durant, ils ont fait route ensemble, nul ne savait que Mulan était fille ».

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On note au passage qu’il n’est pas question ici d’histoire d’amour, inventée de toute pièce par Disney, et très fréquente dans les histoires où des femmes s’habillent en homme, comme pour montrer qu’elles restent femmes, donc que l’amour reste au coeur de leurs préoccupations et qu’après une période de travestissement, on revient à « l’ordre des choses », c’est-à-dire le couple hétérosexuel.

Revenons à notre album. Ce livre est intéressant, à mes yeux, pour plusieurs aspects.

Il montre tout d’abord une héroïne courageuse, qui s’illustre dans un domaine masculin. Elle prend elle-même ses décisions, est indépendante et forte. Même si je suis une antimilitariste convaincue, je trouve intéressant de proposer à ses enfants un modèle de femme forte, et j’ai été ravie de faire dédicacer ce livre pour ma fille.

Il s’interroge sur la question du genre. Mulan reste elle-même, qu’elle soit en uniforme de soldat (il n’est d’ailleurs jamais dit qu’elle se déguise, juste qu’elle s’habille en soldat) ou en robe.

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la transformation

Et pousse le lecteur à se questionner sur ses représentations, sur les stéréotypes (oui une femme peut être soldat, peut être aussi courageuse qu’un homme…). Ce livre montre qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences. Que chaque être humain est beaucoup plus riche que les stéréotypes de genre dans lesquels on a tendance à l’enfermer.

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La couverture du livre, sous la jaquette : un soldat, une femme, la même personne ? 

L’objet livre est également magnifique : un grand format, des linogravures sublimes… Même si mes photos ne sont pas terribles, elle suffisent à montrer, je pense, que ce livre est un régal pour les yeux.

Pour en découvrir plus, lisez aussi les articles de Lucie Kosmala pour Madmoizelle, la librairie « la boite à histoires », Bob et Jean-Michel

Les liens du moment (7 juillet 2015)

Mise en cause de l’édition genrée et des livres stéréotypés

Peu après mon article sur la presse pour petites filles, Sophie Gourion a aussi dénoncé cette presse stéréotypée en mettant l’accent sur un autre aspect : les cadeaux offerts avec certains magazines. Et pour éviter cela, elle propose une liste de magazines « garantis 0% de paillette ».

Vous avez peut être entendu parler des cahiers de vacances genrés de chez Magnard, qui propose non seulement des cahiers « spécial fille » et « spécial garçon » mais qui en plus propose des cartes simplistes pour les filles, beaucoup plus riches pour les garçons. C’est le blog « Activités à la maison » qui l’a découvert et dénoncé au mois de mai (ce qui lui a malheureusement valu des centaines de réactions haineuses). L’info a circulé, a été reprise par Actualitté, par Sophie Gourion, etc. Une pétition a été mise en place et Magnard a annoncé que ces cahiers seraient refaits (sans préciser si les nouveaux seront non genrés…).

Je me disperse se demande si le père Castor est un vieux con réac, et a tendance a répondre oui quand on voit la répartition des tâches entre les pères et les mères !

De chouettes livres antisexistes

Un article de Poulet rotique qui présente des ressources féministes pour les jeunes filles (intéressantes aussi pour les jeunes hommes et les adultes).

Dans la lancée de son article contre les cahiers de vacances, Activités à la maison a présenté trois albums des éditions Talents Hauts, Dînette dans le tractopelle de Christos et Mélanie Grandgirard et la déclaration des droits des garçons et la déclaration des droits des filles d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol.

Madmoizelle présente 5 albums antisexistes pour les garçons (à lire aux filles aussi).

Une chronique de la mare aux mots sur l’homosexualité et l’homoparentalité.

Les attaques des anti-genres contre les livres jeunesse

Cette fois, c’est le maire de Venise qui se distingue par sa bêtise. Il fait retirer des écoles 49 livressélectionnés par l’équipe précédente pour lutter contre les stéréotypes. Parmi ces livres, plusieurs albums sur l’homoparentalité, particulièrement visée (Jean a deux mamans,  Avec Tango nous voilà trois) mais aussi Petit bleu et Petit JauneErnest est malade ou la petite casserole d’Anatole. Plusieurs bibliothèques et associations ont donc lancé un marathon de lecture contre la censure. On en parle ici et et Lu cie & co donne la liste des livres concernés ici.

Les actions des bibliothèques

Une interview de Sylvie Tomolillo, directrice du Point G, le centre de ressources sur le genre de la bibliothèque municipale de Lyon. Au passage, Point G propose des ressources en ligne que j’ai présentées ici.

Lors du dernier congrès de l’ABF, le groupe Légothèque a organisé une « bibliothèque vivante » (où l’on « emprunte » des personnes ressources sur un sujet) sur les questions de genre et une rencontre autour du pluralisme des collections.

Des ressources pour une éducation non genrée 

Un super dossier de Phypa sur les vendredis intellos : « une éducation antisexiste, pourquoi ? Comment ? » avec de nombreuses ressources. A lire, vraiment.

Un article d’égalimère sur l’importance de lutter contre les stéréotypes filles/garçons dès la petite enfance et les moyens de le faire.

Un article de 2014 sur les hommes qui travaillent en crèche, « entre invisibilité sociale et surexposition professionnelle ».

D’autres ressources féministes

Elles ne concernent pas forcément directement l’éducation ou la littérature jeunesse, mais j’ai trouvé ces ressources intéressantes…

Hen, pronom suédois qui désigne indifféremment un homme ou une femme.

Avorter en 1976, un article de Mme Déjantée sur les vendredis intellos.

Deux blogs découverts récemments :

Poulet rotique, déjà cité plus haut, qui parle de sexe, de féminisme. « Résolument engagé – féministe ascendant sex-positive – il entend faire savoir à ses lectrices/eurs qu’ils/elles ont tout à gagner à envoyer le patriarcat dans les roses. »

Comment peut-on être féministe ?, par la même auteure qu’a contrario, qui s’adresse aux femmes et qui cherche, entre autres, à évoquer « la difficulté à se déconditionner du réflexe d’auto-sabotage (réflexe que l’on nous a inculqué dès la petite enfance) qui nous pousse souvent, nous les femmes, à ne pas reconnaître nos propres compétences, à nous dénigrer, à douter de nous-mêmes, et du formatage social », « la difficulté à surmonter (…) le fait que les hommes soient plus écoutés », « l’importance de la libération de la parole », « la question de la solidarité entre femmes »… Je suis loin d’être d’accord avec tout, mais à mon avis c’est à lire pour s’interroger sur notre façon d’être féministe et nos difficultés.

Bonne lecture ! Vous pouvez retrouver ces liens intéressants plus régulièrement sur la page facebook du blog et sur twitter !

Fille ou garçon ?

Je continue sur ma lancée de la représentation du masculin et du féminin dans les albums jeunesse. Après un article sur le masculin utilisé comme neutre et le féminin comme sous-catégorie, et un autre présentant quelques albums où le personnage principal n’est pas genré, je voulais vous parler d’un album qui s’intéresse à la différence (ou à l’absence de différence) entre filles et garçons et nous offre des représentations intéressantes.

Il s’agit de Fille ou garçon ? de Sabine de Greef et Fleur Camerman (Alice Jeunesse, 2014).

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Le narrateur (ou la narratrice) s’interroge. Il reconnait facilement les petits, les grands et les vieux. Mais les filles et les garçons… « ce n’est pas toujours facile de les reconnaître ».

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La maman du personnage, qui affirme qu’on reconnaît une fille d’un garçon « à sa tête, bien sûr ! » n’est pas d’une grande aide. C’est à l’occasion d’un bain avec le nouveau bébé, tout(e) nu(e) qu’il découvre la différence. Il est alors persuadé qu’il n’y pas plus moyen de se tromper. Mais est-ce vraiment le cas quand les personnages sont habillés ?

Un album tout simple, accessible dès 3-4 ans, et qui aborde différents aspects de la question :

– la différence sexuelle : le personnage comprend la différence avec le nouveau bébé. A noter : la référence au sexe est implicite, il n’est pas nommé ni dessiné et n’est pas l’occasion d’une discussion avec les parents.

– la différence d’apparence. Alors que la mère présente cette différence comme évidente, ce n’est pas le cas comme le montre l’image ci-dessus, et une autre image montrant des visages en gros plan. Qu’est-ce qui fait la différence ? Une robe/une pantalon ? De longs cils ou un noeud dans les cheveux ? L’attitude des personnages ? Du rose ou du bleu ? Mais qu’est-ce qui empêche le personnage en bleu avec des lunettes rouges d’être une fille ?

– les activités genrées. A ce niveau là, les pages de gardes sont intéressantes :

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Moi qui privilégie généralement ce que j’appelle la « lecture offerte » (je ne commente pas, je n’explique pas les livres que je lis, je ne demande pas leur avis aux enfants, sauf question explicite de l’enfant), je trouve que cet album est, comme le souligne la mare aux mots, « très bien fait pour amorcer la conversation au sujet des représentations sexuées ». Il interroge les représentations des parents comme des enfants. Il interroge les représentations dans les livres comme dans la réalité. Bref, un album plus riche qu’il n’y parait !

 

L’album est présenté sur le site de l’éditeur ici. Et pour en savoir plus, allez jeter un coup d’oeil sur Ricochet, Altersexualité et la mare aux mots.

Filles ou garçons ? Albums avec héros non genrés

Dans mon article précédent, je montrais que le masculin est utilisé pour représenter le masculin et un neutre qui ne l’est pas, et que le féminin est décliné à partir du masculin. Et que la quasi totalité des personnages d’albums rentrent dans cette bicatégorisation masculin/féminin. Les albums où les personnages ne sont pas genrés (ni dans les illustrations ni dans le texte) sont rares. Ce sont des bébés ou des tout-petits (en tout cas, je n’ai pas trouvé d’album avec un personnage non genré plus âgé, mais si vous avez des pistes…). Et si le tout-petit n’est pas genré, les adultes qui l’entourent le sont, avec les figures maternelles et paternelles. Mais même quand on représente des bébés, cette incertitude sur leur genre est une exception.

Parmi eux, on peut citer : Bon voyage bébé de Béatrice Alemagna (Hélium, 2013) dont je parlais déjà ici parce qu’on y voit, pour une fois, un père changer une couche : bon voyage bébé Ne bouge pas ! de Komako Sakaï et Nakawaki Hatsue (l’école des loisirs, 2006) que je présente ici. ne bouge pas Sakai La série Lou et Mouf de Jeanne Ashbé dont voilà la liste des titres.

lou et mouf 1  lou et mouf 2  lou et mouf 3

Babils et chuchotis cite aussi la série Barri de Marc Clamens, où le personnage est un petit éléphant. Edit du 4 mai 2015 : mais Gabriel de la mare aux mots souligne qu’il est désigné comme un garçon dans plusieurs titres de la série (« Aide-le »).

En ce qui concerne les dessins animés, Laure Ollive m’a fait découvrir Gros-pois et Petit-point qui, s’ils sont désignés par des pronoms masculins dans le résumé, ne sont pas genré dans le dessin animé lui-même, en tout cas en ce qui concerne les extraits que j’ai vu.

Pour ce qui est des illustrations, on évite alors les couleurs trop connotées et les accessoires trop féminins. Pour ce qui est du texte, les albums utilisent essentiellement des verbes d’actions et peu d’adjectifs ou de participes passés. Bon voyage bébé est écrit à la première personne, dans Ne bouge pas !, l’enfant s’adresse aux animaux à l’impératif. Et Lou et Mouf utilise un prénom/surnom mixte.

Il y a aussi les albums qui utilisent des formes abstraites ou géométriques comme personnages, comme Petit bleu et petit jaune de Léo Lionni ou le « Petit carré » de Quatre petits coins de rien du tout de Jérôme Ruillier, cependant on remarque que l’adjectif « petit » est accordé, ce qui reste une manière de genrer ces personnages. C’est le cas aussi pour la p’tite bête d’Antonin Louchard ou pour le petit monstre de Mario Ramos.

(Je ne parle ici que des albums avec un personnage principal identifié, mais on trouve aussi des albums avec des personnages multiples que je ne listerai pas ici parce que cet article est déjà long!)

Et même quand il n’y a pas de marquage sexué, on a tendance à quand même attribuer un sexe (généralement masculin) au personnage :

« Ce qui ne veut pas dire qu’en l’absence de marquage sexué, les enfants ne sexuent pas le personnage. D’abord parce que dans notre société, les enfants (comme les adultes d’ailleurs) sont poussés à la bicatégorisation de sexe, le masculin ou le féminin, le neutre n’étant pas reconnu comme une catégorie. » (Comment la presse pour les plus jeunes contribue-t-elle à élaborer la différence des sexes ?)

Voilà par exemple ce que dit Maman travaille de Winnie l’ourson. Et Jeanne Ashbé, lorsqu’elle parle de Lou et Mouf, parle de « petit bonhomme » et utilise un pronom masculin pour le désigner. Et vous, en voyant les couvertures au dessus, n’avez-vous pas, malgré vous, attribué un genre aux bébés dessinés ? Véronique Rouyer souligne, dans la construction de l’identité sexuée (Armand Colin, 2007) :

DeLoache et DeMendoza (1987) montrent que des biais apparaissent chez les mères dans la lecture de livres illustrés, notamment par l’emploi des prénoms masculins pour parler des personnages neutres. Ainsi, l’utilisation de personnages neutres ne garantit pas la réduction du sexisme, d’autant plus que l’adulte attribue alors un genre (le plus souvent masculin) aux personnages neutres. Les enfants ont aussi tendance à assigner aux personnages animaux un genre.

J’avais demandé des conseils et des idées sur twitter, n’hésitez pas à aller voir ici !